Accueil des migrants : l’exemple de Welcome Bordeaux

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« Passer du migrant en général à une personne singulière change le regard »

A l’occasion de la publication d’un numéro sur l’accueil des migrants, Il est vivant! est allé à la rencontre du réseau Welcome Bordeaux.

Soirée de retrouvailles chez Patrick et Marie-Dominique, à Bordeaux. Membres engagés du réseau Welcome Bordeaux de la première heure, ils retrouvent avec plaisir Mikael qu’ils ont hébergé pendant 5 semaines à la rentrée 2017 et Pierre, le coordinateur du réseau à Bordeaux. L’ambiance conviviale et les bons petits plats sont garantis chez ce couple de sexagénaires, le cœur grand ouvert à la rencontre de l’autre. Ils se sont portés volontaires pour accueillir, deux fois par an et pour un mois en moyenne, des personnes en attente de régularisation ou d’autres, qui, bien qu’ayant déjà un statut de réfugié ou un titre de séjour et un travail, ne parviennent pas à trouver un logement. C’est le cas de Mikael, Albanais, arrivé en France en 2013 avec sa maman. Échanges à bâtons rompus.

La naissance de Welcome Bordeaux

Pierre Tout a commencé pour nous par une histoire de poussette. Ma femme qui travaillait à l’OFII, était en contact avec un couple qui n’avait même pas une poussette pour faire dormir leur bébé. Et ce bébé avait l’âge de notre fille aînée ! Cela nous a beaucoup secoués. Nous ne pouvions pas ne rien faire. Nous avions entendu parlé du réseau Welcome et assez vite nous nous sommes dit qu’on devait pouvoir, avec la grâce de Dieu et d’autres personnes, monter un tel réseau à Bordeaux. Nous nous sommes rapprochés des jésuites qui nous ont mis en contact avec quelques personnes qui, elles-mêmes en ont parlé autour d’elles. Nous avons organisé deux réunions d’information. Et nous avons lancé le premier accueil à l’automne 2013 avec Joseph, un Congolais qui a obtenu très rapidement le statut de réfugié.

Marie-Dominique : De notre côté, nous rentrions (entre autres) de deux ans de volontariat seniors avec la DCC en République centrafricaine, et nous avions envie de nous engager.

Patrick : Notre curé nous a proposé de participer à cette première réunion d’information puis Pierre nous a sollicités pour la création de Welcome, et nous avons accepté de nous lancer dans cette aventure.

Pierre : Nous avons noué des contacts avec la plateforme des demandeurs d’asile (PADA), et avec l’OFII et nous leur avons présenté les capacités d’accueil des familles et nos critères (accueillir plutôt des hommes et des femmes seules).

 

Depuis quatre ans : une difficulté et une joie

Pierre Une difficulté : Laisser repartir la personne n’est pas toujours simple. Un attachement peut naître et il faut accepter que la personne n’est là que pour un temps. De même pour les personnes accueillies, reconstruire une nouvelle relation chaque mois avec une famille différente n’est pas évident.

Une joie : voir un visage se transformer après une période d’errance, et des personnes se détendre complètement parce qu’elles sont enfin dans un lieu sûr.

 

Patrick : Notre premier accueilli, Joseph, avait erré dans Bordeaux, ou mal dormi au 115. Sans cesse, il avait peur de se faire voler des affaires. Quand il est arrivé, nous lui avons montré sa chambre, l’avons invité à s’installer et lui avons dit que nous l’appelerions pour le dîner. Il était 17 heures et on ne l’a revu que le lendemain matin !…

Quand les personnes arrivent comme Joseph directement de la rue ou des foyers d’hébergement d’urgence, elles sont généralement épuisées. Quand, en revanche, elles arrivent d’une autre famille du réseau Welcome, elles sont déjà plus en confiance.

 

Welcome Bordeaux aujourd’hui

Pierre : Nous, l’équipe d’organisation, nous sommes là pour créer un réseau de confiance afin que l’accueil se passe au mieux. Les familles d’accueil sont rencontrées par d’autres gens que nous ; et les institutions nous envoient des personnes qui vont être capables de s’intégrer dans des familles françaises.

 

Patrick : Au départ, nous n’accueillions que les demandeurs d’asile en attente de la réponse des instances françaises. Mais au fur et à mesure, nous nous sommes rendu compte que des personnes comme Mikael, qui ont un titre de séjour, rencontrent de grandes difficultés, notamment en termes d’hébergement. Ils trouvent un travail mais n’ont pas de logement. Sans contrat à durée indéterminée, c’est difficile…  Il nous arrive donc d’accueillir « à petite dose » des personnes comme Mikael.

 

L’accueil, jusqu’où ?

MD : A chaque accueillant de poser ses propres limites. Pour notre part, nous avons des enfants, des petits-enfants et beaucoup d’amis un peu partout. Ces relations si précieuses pour nous, nous les voulons les préserver à tout prix ! Et accueillir, c’est fatigant. Il faut s’adapter les uns aux autres, s’ajuster sur de petites choses. Mais nous sommes heureux de le faire. Nous trouvons un intérêt à nous laisser bousculer. Cela fait avancer. On ne peut plus voir le monde de la même manière après de telles rencontres.

Patrick : Il arrive très souvent qu’il y ait des quiproquos avec les personnes accueillies : on ne parvient pas à se comprendre. Alors, on s’interroge : « Mais qu’ai-je bien pu  dire, et comment l’ai-je dit pour qu’il ne me comprenne pas ? » Cela oblige sans cesse à se remettre en cause.

MD : Cet accueil questionne notre relation à l’autre, y compris notre relation de couple. C’est salutaire.

En ce qui me concerne, cela m’a donné l’envie de me former de nouveau à la rencontre interculturelle, pas tant pour trouver des solutions mais plutôt pour relire notre expérience. Cela m’a beaucoup apporté.

MD et Patrick : Nous sommes décidés à poursuivre l’accueil.

Patrick : A Welcome Bordeaux, le planning est fait par trimestre. C’est assez facile pour nous d’anticiper.

MD : Il est important cependant que de nouvelles familles se présentent et fassent cette expérience à leur tour. C’est tellement riche!

 

Comment agir ?

Pierre Chacun a une manière différente de servir. Tout le monde n’est pas forcément appelé, prêt à accueillir chez lui. Il ne faut pas culpabiliser pour autant. Il est vrai que c’est très engageant d’accueillir chez soi : cela touche à l’intimité familiale. En revanche, nous sommes tous concernés par la question. Il y a beaucoup de gens pour qui passer du migrant en général à une personne singulière change tout.

 

Le témoignage de Mikaël

Ma mère et moi, nous sommes arrivés en France en 2013. Les premiers mois, nous avons dormi parfois dans les foyers, les hôpitaux mais la plupart du temps, dans la rue. Un jour, alors qu’on n’avait pas de place où dormir, la directrice du COSPADA m’a dit : « On va trouver un arrangement. » C’est ce soir-là que nous avons rencontré Sophie. Avec son mari Pierre, ils nous ont hébergés pour une nuit et pendant le mois qui a suivi, de temps en temps. Puis l’OFII nous a trouvés une place au CADA à Agen. Mais j’ai gardé contact avec Sophie et Pierre. Comme je ne trouvais pas de travail à Agen, je suis revenu à Bordeaux car ici, il y a plus de possibilité. Et j’ai trouvé un emploi dans une blanchisserie industrielle. Sophie et Pierre m’ont alors proposé d’être hébergé dans des familles du réseau Welcome pendant 3 mois, en changeant tous les mois de famille. J’ai accepté. Et cela s’est très bien passé. Chaque famille est unique, a des coutumes différentes. On apprend donc des choses très différentes d’une famille à l’autre et cela donne un autre regard sur la France, les Français, la culture de ce pays. C’est très enrichissant.

Ma mère est restée à Agen. Elle a des problèmes de santé. Je vais la rejoindre tous les week-ends. Elle a obtenu ses papiers. Ma propre demande d’obtention du statut de réfugié a été rejetée. En revanche, comme ma mère a été régularisée et que je me suis bien intégré, la préfecture m’a donné un titre de séjour pour un an, qui doit être bientôt renouvelé, j’espère pour deux ans. Maintenant, je vais faire l’impossible pour trouver un logement.

 

Une autre initiative : l’accueil à la nuitée 

« En mars 2017, des médecins de l’hôpital de Bordeaux nous ont appelés. Ils voyaient énormément de familles avec enfants à la rue et qui dormaient dans les couloirs de l’hôpital. Ce n’était plus gérable. Nous avons décidé de répondre à leur appel par la mise en place d’un dispositif que nous avons appelé « radar ». Des lanceurs d’alerte bien identifiés précisent les besoins du jour en début d’après-midi sur le groupe WhatsApp que nous avons créé. Telle famille se rend disponible pour accueillir le soir-même. Un rendez-vous est fixé.

Depuis mars, cela représente plus de 1000 nuitées. Mais c’est encore peu par rapport aux besoins réels ! Beaucoup de familles vivent actuellement dans des squats à Bordeaux. Le 115 est complètement saturé.

Certains finissent par être logés à l’hôtel par l’État ou dans les différents types d’hébergement qu’il prévoie. D’autres se tournent vers leur communauté d’origine et trouvent une solution par ce biais. »

Propos recueillis par Laurence de Louvencourt

Pour se procurer le N°338 d’Il est vivant! « Accueil des migrants: laissons-nous déplacer », aller ici