Selon vous, comment expliquer la crise alimentaire mondiale actuelle qu’ont révélée au grand public les récentes émeutes de la faim ?
Partons d’un fait. Les prix agricoles internationaux ont été multipliés par trois au cours des deux à trois dernières années. En clair, une tonne de blé qui valait 120 ou 130 dollars il y a trois ans vaut aujourd’hui 400 à 450 dollars. La flambée est à peu près identique pour le riz. Elle est un peu moins forte pour le maïs et le soja. Alors qu’au départ, ce phénomène concernait essentiellement l’énergie et les métaux, depuis deux ans, bien avant les émeutes de la faim, les prix agricoles ont été concernés à leur tour.
À mon sens, les émeutes de la faim révèlent surtout un phénomène de pauvreté. Notons que tous les pays concernés sont des pays « à problème » (Somalie, Haïti, etc.). Beaucoup avaient pris l’habitude de résoudre leur problème alimentaire par des importations. Ils se retrouvent aujourd’hui dans une situation délicate. Ils sont obligés de répercuter la hausse actuelle des prix sur les consommateurs urbains, ce qui provoque ces fameuses émeutes.
Cette flambée des prix est-elle liée, comme beaucoup l’estiment, à la spéculation financière ?
Pour moi, la principale raison est ailleurs. Observons ce qui s’est passé ces dernières années pour les céréales (au sens large) : sur les sept dernières campagnes, la production n’a été supérieure à la demande qu’une seule fois. La baisse assez considérable des stocks provoque aujourd’hui des situations très tendues. De plus, sur les deux dernières campagnes, sont survenus des accidents climatiques importants : sécheresse en Australie, dans les Balkans, dans la zone de la Mer noire, etc. La spéculation a certes augmenté la volatilité des marchés, mais ce n’est pas elle qui a créé la situation de déficit que nous connaissons. La spéculation est comme l’écume sur la vague. Quand la mer est plate, il n’y a pas de vague, donc pas d’écume. Lorsque la mer est déchaînée, il y a de grosses vagues et beaucoup d’écume. On a parfois du mal à distinguer la vague et l’écume.
Quel est l’impact de l’émergence des biocarburants sur la situation actuelle ?
Il est souvent très exagéré. Si ce phénomène influe sur la hausse du prix du maïs et indirectement du soja, il n’a aucun effet sur celle du prix du blé. Sur 2, 1 milliards de tonnes de céréales produites, les biocarburants ne représentent que 100 millions de tonnes. Avec la flambée des prix, ils ne sont de toute façon plus rentables, sauf aux États-Unis, du fait des subventions gouvernementales.
Comment expliquer que l’offre ne parvient plus à répondre à la demande ?
Du côté de la demande, ceci est dû pour moitié à la croissance démographique mondiale : chaque année, il y a, sur terre, 80 millions d’être humains en plus.
Ce phénomène s’explique aussi par l’exode rural : dans de nombreux pays, les populations quittant la campagne passent d’un système de culture de subsistance à une dépendance en zone urbaine.
Enfin, dans un certain nombre de pays qui sont en train de décoller économiquement (la Chine, l’Inde), le niveau de vie s’améliore : quand on est plus aisé, on cherche une alimentation plus consistante et de meilleure qualité. Cela passe notamment par la consommation de viande. En Inde, par exemple, la production de volailles a augmenté, ces cinq dernières années, de 12 % par an. Or, l’élevage des volailles suppose du maïs et du soja…
Du côté de l’offre, je crois que nous payons aujourd’hui le fait que les prix agricoles ont été très bas dans les années 90 et jusqu’en 2003. Cela n’a pas incité les agriculteurs à produire plus. Confrontés à des problèmes d’endettement et souvent aussi de mal-gouvernance, nombre de pays ont préféré importer et bénéficier d’aides alimentaires extérieures, les pays les plus pauvres estimant que l’agriculture suivrait.
Pensez-vous que cette crise va durer ?
C’est toujours difficile de prédire l’avenir mais je pense en effet que c’est une crise qui risque de durer. Même si cette année, de meilleures récoltes sont prévisibles, il faudra plusieurs années pour renouveler les stocks, et la demande est toujours croissante. Les prix resteront volatils, mais soutenus.
Il nous faut prendre au sérieux le message d’alarme actuel des marchés. Ils disent, en substance, que nous avons un défi majeur à relever en ce début de XXIe siècle, le défi alimentaire. Et nous le relèverons si nous parvenons à relancer les politiques agricoles dans les pays en voie de développement afin qu’ils parviennent à une autosuffisance.
Quel rôle peuvent jouer les pays les plus riches ?
Aider ces pays à financer des politiques agricoles qui pourraient ressembler à ce qu’a connu l’Europe dans les années cinquante : mettre en place pour les agriculteurs un prix garanti, des systèmes d’achat garanti, des systèmes de silo, etc.
Et les simples citoyens que nous sommes ?
Pousser fortement nos gouvernements à tenir les promesses qu’ils ont faites en matière d’aide au développement.
Beaucoup s’interrogent : les ressources de notre planète sont-elles suffisantes pour subvenir aux besoins alimentaires de l’humanité ?
Oui. Notre planète peut nourrir 10 milliards d’hommes, mais c’est là le défi majeur du XXIe siècle et on ne peut s’offrir le luxe de fermer les portes des technologies nouvelles.