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Actualité  > Face à l’euthanasie, éveiller une culture de solidarité   Imprimer cette page

Il y a quelques semaines, le cas de Chantal Sébire [1], une patiente en fin de vie réclamant publiquement le droit de mourir, émouvait la France entière. Retour sur cet événement qui a relancé le débat sur l’euthanasie, avec le regard d’un expert, Tugdual Derville.

Interview de Tugdual Derville, propos recueillis par Laurence Meurville [29/04/2008]


- Face au cas de Madame Chantal Sébire, en mars dernier, beaucoup se sont interrogés : « De quel droit obliger quelqu’un qui souffre atrocement moralement et physiquement à vouloir vivre encore ? » On ne peut pas obliger quelqu‘un à “vouloir vivre”. Mais, si quelqu’un qui souffre affirme “vouloir mourir”, on doit l’écouter et lui proposer toutes les aides propres à consoler ses idées suicidaires. En sens inverse, une personne ne peut exiger de la société – en l’occurrence des médecins – qu’on la tue. Or, c’est bien cette exigence qu’exprimait Chantal Sébire.

- Peut-on penser que cette personne a été instrumentalisée et manipulée par les lobbies pro-euthanasie ? Assurément, son cas a été utilisé en raison de son côté spectaculaire. Nous avons tous été saisis d’effroi devant ce qui nous a été dit de son histoire, de sa situation et de ses souffrances. Ce qui m’a le plus choqué, c’est cette instrumentalisation de la justice, alors que le recours n’avait aucune chance d’aboutir : je me demande si cela n’a pas précipité sa fin. Mais, quelqu’un qui souffre ne dit pas forcément la vérité. Or, Chantal Sébire n’a pas dit toute la vérité. Persuadée qu’elle avait le droit de tout faire pour obtenir enfin une loi admettant l’injection létale, elle a dissimulé qu’elle avait refusé les interventions chirurgicales qui auraient pu lui permettre de guérir et aussi d’éviter l’énormité de sa tumeur. L’équipe de soins palliatifs de l’hôpital de Dijon a même révélé qu’elle ne se soignait qu’à l’homéopathie ! Contrairement à ses dires, elle n’était pas allergique – physiquement – à la morphine mais elle l’était psychologiquement (elle la considérait comme “un poison”) ; non seulement elle a refusé les soins palliatifs dont les protocoles antidouleur auraient pu la soulager, mais encore elle a affirmé qu’ils n’auraient fait que la plonger dans le coma, ce qui est faux. Présenter comme des mouroirs des unités qui font tant de bien, c’est terrible pour les Français qui ignorent ce que sont les soins palliatifs.

- Que penser de la loi Leonetti concernant la fin de vie, votée en 2005 ? La loi Leonetti a eu le grand mérite de rappeler les principes-clés de la déontologie médicale. Ce débat a permis de sortir d’une confusion : refuser l’acharnement thérapeutique (les traitements inutiles ou disproportionnés) est un devoir du médecin et du patient ; cela ne veut absolument pas dire qu’il faille accepter l’euthanasie. Notre président, le cancérologue Xavier Mirabel, dit souvent qu’acharnement thérapeutique et euthanasie sont les deux dérives d’une médecine qui se croit toute-puissante. La loi de 2005 mérite à ce titre d’être mieux connue. Mais elle a cependant une faille : l’assimilation de l’hydratation et de l’alimentation à des traitements qu’on peut interrompre. En réalité, ce sont des soins qui sont toujours dus aux patients. Du coup, on commence à observer des protocoles euthanasiques par arrêt d’alimentation et d’hydratation, ce qui permet d’ailleurs aux promoteurs de l’euthanasie de protester en disant : « Plutôt la piqûre létale que mourir de faim et de soif ! » Il faut avoir conscience qu’il y a là un piège.

- En matière d’euthanasie, certains pensent que l’Église ne prend pas toujours assez en compte les situations réelles et leur lot de souffrances. Comment comprendre sa position ? L’Église n’a pas à rougir de sa tradition de service aux personnes souffrantes. Les soins palliatifs, qui prennent en compte la douleur physique, mais aussi la souffrance morale ou spirituelle de l’approche de la mort, lui doivent beaucoup. Elle a décrit depuis des décennies l’acte “à double-effet” (l’administration d’un analgésique qui risque d’accélérer le processus de la mort est licite si ce n’est pas le but recherché). Elle refuse toute forme de meurtre, à commencer le suicide, mais elle ne se contente pas de dire “non” au meurtre ; elle dit “oui” à la dignité de toute personne, jusqu’au terme naturel de sa vie. L’Église sait que l’euthanasie pour de prétendues exceptions aboutirait vers l’élimination des personnes jugées trop coûteuses, inutiles ou gênantes.Il y a une grande cohérence entre ses prises de position et ses actions.

- Peut-on voir les soins palliatifs comme LA solution face à toutes les souffrances des personnes en fin de vie ? Oui et non. Oui, il faut que chacun puisse exercer son droit d’être accompagné ainsi quand il est gravement malade ou mourant. On ne cesse de découvrir quelle lumière peut transparaître, au-delà des épreuves, quand les patients sont soignés, respectés et aimés. Il y a des instants précieux de réconciliation et de paix intérieure. Précipiter l’échéance, c’est du vol. Il faut continuer à progresser pour soulager les douleurs physiques et mieux accompagner les souffrances morales. Cependant, garantir une “bonne mort” relève du fantasme. La mort reste un scandale qui ne peut être totalement maîtrisé. C’est ainsi qu’une vision idéologique des soins palliatifs peut conduire, en cas d’échec, à l’euthanasie. On n’empêchera pas quelqu’un – même si c’est très rare – de demander le suicide médicalement assisté pour des raisons idéologiques. Si nous voulons éviter la culture de l’euthanasie, il nous faut promouvoir une culture de solidarité. Et si les solidarités familiales sont défaillantes, il faut, auprès des personnes isolées qui vont mourir, des témoins de tendresse et de miséricorde.

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