Cœur de Jésus
De quel amour nous sommes aimés…
Par le père Martin Pradère [2]
À l’origine de l’Eucharistie, l’amour brûlant de Dieu pour l’homme, que la Tradition désigne sous le nom de Cœur eucharistique de Jésus. Et dans la célébration de l’Eucharistie, nous pouvons recueillir à chaque instant le feu de son Esprit Saint .
Il existe un lien intime entre l’Eucharistie et le Cœur de Jésus. Ainsi, toutes les grandes révélations dont bénéficia sainte Marguerite-Marie à Paray-le-Monial entre 1673 et 1675 se produisirent pendant qu’elle était en adoration devant le Saint-Sacrement. En effet, c’est l’amour du Cœur de Jésus qui nous donne l’Eucharistie mais celle-ci nous donne en retour le Cœur de Jésus.
« Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, [Jésus] les aima jusqu’au bout » (Jean 13, 1). Cet amour extrême de son Cœur pour les siens, symbolisé par le geste du lavement des pieds, Jésus l’a manifesté en donnant sa vie pour nous sur la Croix et dans l’Eucharistie. Certes, Dieu nous a montré son amour de mille autres façons : en nous créant, en mettant toutes choses à nos pieds, en nous dotant de si nombreux dons naturels et surnaturels, en nous manifestant son pardon malgré nos nombreux péchés, en nous donnant l’Église, les sacrements etc. Mais là où il nous a montré le plus son amour, c’est en instituant l’Eucharistie. Tout au long de sa vie, Jésus n’a eu en effet qu’un désir : celui de pouvoir se donner à nous dans le sacrement de l’autel, sachant pourtant que nous allions le crucifier. Comme il le confie à ses apôtres le Jeudi Saint : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir » (Lc 22, 15). À l’origine de l’Eucharistie, il y a cet amour brûlant que la Tradition désigne sous le nom de Cœur eucharistique de Jésus.
Mais l’Eucharistie nous donne en retour ce Cœur brûlant d’amour de Jésus, car en elle, Celui-ci, aujourd’hui glorifié, se rend présent parmi nous et en nous jusqu’à la fin des temps dans l’acte même où il s’offre pour notre salut. Comme le disait la bienheureuse mère Teresa : « Quand tu regardes Jésus sur la Croix, tu vois comment il t’a aimé il y a 2000 ans. Quand tu le contemples dans l’Eucharistie, tu vois comment il t’aime aujourd’hui. » C’est ce que saint Jean et la Tradition de l’Église à sa suite ont compris en contemplant le sang et l’eau qui jaillirent du côté transpercé de Jésus immolé sur la Croix (cf. Jean 19, 34). « Quand tu t’approches de cette coupe redoutable, disait saint Jean Chrysostome, c’est comme si tu t’approchais du Côté du Christ pour y boire. »
Il est le grand prêtre et l’Agneau
Ainsi, nous pouvons aujourd’hui nous approcher de la source du Cœur transpercé de Jésus pour y puiser, avec le sang de sa Passion, les fleuves d’eau vive de l’Esprit (Jean 7, 37-39). « Je veux courir à toi, la Source, écrivait saint Grégoire de Nysse, et boire à longs traits le flot divin que tu répands à ceux qui ont soif ; c’est de ton côté, dont le glaive a ouvert la veine comme une bouche, que cette eau s’élance grâce à laquelle celui qui boit devient à son tour une source » [3].
Jésus, maintenant glorifié à la droite du Père, est le Grand Prêtre selon l’ordre de Melchisédek, qui, entré dans le sanctuaire du ciel, intercède inlassablement pour nous (Hébreu 7, 25 ; 9, 24). Il montre au Père, comme on le voit sur certaines représentations, la plaie de son côté, symbole de sa médiation. Mais il est aussi la victime du sacrifice, l’Agneau qui se tient « debout comme égorgé » en face du trône de Dieu (Apocalypse 5, 6). Cette liturgie céleste nous est rendue présente dans l’Eucharistie, où le prêtre, tenant la place du Christ, offre au Père pour le salut du monde l’Agneau immolé, du Cœur duquel jaillissent les fleuves d’eau vive de l’Esprit (Jean 7, 38 ; Ap 22, 1).
Anticipation des noces éternelles, l’Eucharistie nous rend également contemporains de tout le Triduum pascal [4], dont l’épisode du Cœur transpercé de Jésus est le centre, en tant que symbole de l’amour extrême du Christ : « Le regard tourné vers le côté du Christ dont parle Jean (Jean 19, 37) comprend [… que] Dieu est amour » (1 Jean 4, 8), écrivait le pape Benoît XVI dans sa première encyclique [5].
Par la communion sacramentelle et l’adoration eucharistique, véritable communion spirituelle, nous pouvons ainsi reposer aujourd’hui sur la poitrine de Jésus, comme le disciple bien-aimé au Cénacle le Jeudi Saint, et expérimenter son Amour infini. C’est ce que vécut sainte Marguerite- Marie à Paray-le-Monial le 27 décembre 1673. Pendant un temps de loisir devant le Saint-Sacrement, le Seigneur la fit reposer plusieurs heures sur sa poitrine. Elle en gardera toute sa vie un souvenir émerveillé. En accueillant comme elle à la suite de saint Jean l’amour du Cœur de Jésus, spécialement dans l’adoration, nous le consolons également pour toutes les indifférences ou les tiédeurs de ses amis, tout spécialement les prêtres et les consacrés, vis-à-vis de ce sacrement d’amour. C’est le sens de la réparation demandée par Jésus à Paray, notamment à travers l’institution de la Solennité du Sacré-Cœur, en l’octave de la Fête-Dieu, la fête de l’Eucharistie.
Dans le sacrement de l’autel, il nous est donné aussi, par-delà le temps et l’espace, de pouvoir nous tenir comme Marie et Jean au pied de la Croix pour étancher la soif de Jésus (Jean 19, 28), en contemplant son Cœur blessé (Jean 19, 37) et en puisant l’eau vive qui comble notre propre soif d’amour (Jean 4, 14). Sur la Croix et dans l’Eucharistie, Jésus est en effet le Pauvre par excellence qui réclame notre compassion et nous donne en retour les fleuves de son Esprit. La bienheureuse mère Teresa l’avait bien compris, elle qui, avec toutes les Missionnaires de la Charité, puisait dans son adoration quotidienne la force d’aller rencontrer Jésus dans ses frères les plus délaissés en manque d’amour.
À chaque messe, il nous est donné aussi, à l’image de Marie, de pouvoir offrir Jésus au Père par les mains du prêtre et de pouvoir nous offrir avec lui pour le salut du monde. C’est là d’abord, dans l’autel du cœur, que se joue, comme pour la Mère de Dieu (Luc 2, 35 ; Jean 19, 25), la participation des fidèles au sacrifice de Jésus. Unies au Cœur de Jésus qui s’offre à l’autel, les joies et les peines de chaque jour deviennent ainsi la matière même du sacrifice de louange que nous offrons au Père.
En attendant sa Venue !
Dans l’Eucharistie nous est donné enfin de vivre, comme les Apôtres au Cénacle, une Pentecôte et un envoi pour annoncer à tous nos frères l’amour miséricordieux du Cœur de Jésus, manifesté dans les plaies glorifiées du Ressuscité (Jean 20, 20.27). À la suite de Thomas en particulier, contemplant le côté ouvert du Christ, ce fut là encore l’expérience de Marguerite-Marie à qui le Christ apparut « tout éclatant de gloire, avec ses cinq plaies brillant comme cinq soleils ». « De cette sacrée humanité, écrira-t-elle plus tard, sortaient des flammes de toute part, mais surtout de son admirable poitrine qui ressemblait à une fournaise. »
« Je suis venu allumer un feu sur la terre, dit Jésus, et quel n’est pas mon désir qu’il soit allumé. » C’est cet amour brûlant du Cœur de Jésus, le feu de l’Esprit que nous pouvons recueillir sans cesse dans la célébration de l’Eucharistie prolongée dans l’adoration, pour en être embrasé et le communiquer au monde, en attendant sa Venue : « Amen, viens, Seigneur Jésus ! » (Apocalypse 22, 20).