Le monde pourrait nous faire croire que le mal a triomphé : c’est de ce pessimisme que la beauté nous sauve d’abord. Un simple regard sur l’évidente beauté du ciel et d’un visage aimé, l’écoute de chants d’oiseaux et de mélodies humaines, la tendresse des fiancés, la simple respiration d’un air frais, comme le mouvement de son propre corps marchant dans la ville : cesé vidences de beauté et de bonté peuvent sauver de la désespérance.
Mais puisque le combat est rude et que même la beauté peut être utilisée par le père du mensonge, il est une arme belle et vraie : la louange, forme poétique de la joie. Autour des psaumes qui en sont le pivot, toute la Bible est imprégnée de louanges dans un va-et-vient continuel entre les innombrables céatures et le Créateur unique. De la beauté des choses créées, le regard de louange peut remonter à la beauté cachée du Créateur. Et cette louange n’est pas fuite dans une drogue de beauté car la louange biblique prolongée dans les hymnes de l’Église est tissée des supplications, interrogations et même révoltes du peuple en exil dans cette vallée de larmes.
Un Dieu contemplatif
Exprimées dans les formes élaborées de la liturgie ou dans l’harmonieuse liberté du chant en langue, l’exultation qui fortifie et la supplication qui purifie conduisent au silence amoureux de l’adoration. Mais cette admiration n’est pas le propre de l’homme. Elle est d’abord celle de Dieu que le mystique Jean Paul II a su découvrir et exprimer dans sa Lettre aux artistes comme dans celle sur le Rosaire où il parle de l’émotion, du pathos avec lequel Dieu, à l’aube de la Création, a regardé l’œuvre de ses mains. Le premier à jouir de la beauté de sa Création est donc le Créateur lui-même : Que Dieu se réjouisse en ses œuvres (Psaume 103, 31). Cette contemplation par Dieu de sa créature prolonge l’éternelle louange au sein de la Trinité du Père vers le Fils, l’éternelle action de grâce du Verbe tourné vers Dieu (Jean 1, 1). Accepter d’être saisi dans l’éternelle beauté de cette louange nous sauve des mensonges de ce monde qui passe.
Une source invisible
Si toute créature est belle par nature, il appartient à l’artiste d’éduquer notre regard à savourer la beauté profonde des êtres. Beauté cachée par les stigmates du péché, les fausses lumières de la séduction ou les ennuis de la vie quotidienne. Même sans motif religieux, l’art est déjà par lui-même sacré et religieux, dans la mesure où il est l’interprète d’une œuvre de Dieu affirmait Pie XII en 1955. Religieux parce qu’il renoue, dans la consolation et les joies esthétiques, les liens distendus entre les êtres et ouvre la fenêtre du cœur à l’invisible source de beauté. La beauté des choses créées ne peut satisfaire, et elle suscite cette secrète nostalgie de Dieu qu’un amoureux du beau comme saint Augustin a su interpréter par des mots sans pareils : Bien tard, je t’ai aimée, ô Beauté si ancienne et si neuve, bien tard, je t’ai aimée ! Quand, en 1999, Jean Paul II date du jour de Pâques sa Lettre aux artistes, il signe clairement la dimension salvatrice du Beau et du travail artistique.
S’il y a une beauté mensongère qui séduit et déçoit, la beauté véritable invite à la conversion. Elle appelle les hommes à faire de leur propre vie une œuvre d’art, un chef-d’œuvre (Lettre aux artistes). Il est significatif que, parlant au monde du cinéma des exigences primordiales et essentielles de l’homme, Pie XII affirme : Il y en a fondamentalement trois : la vérité, la bonté, la beauté. Exigence de conversion, dans le contraste douloureux entre la beauté qui m’attire et la laideur de mon âme, si bien exprimée par Dimitri Karamazov confessant à son frère Aliocha : La beauté, c’est une chose terrible et affreuse. Elle est le duel du diable et de Dieu, et le champ de bataille, c’est le cœur humain.
Une vie devient chef-d’œuvre lorsque la volonté d’aimer vient répondre à la plus laide des violences. Ainsi l’église discerne la beauté paradoxale et véritable du martyre qui sait donner un visage humain même à la plus violente des morts et qui manifeste sa beauté même dans les persécutions les plus atroces (Jean Paul II, Incarnationis mysterium, 1998).
La toute belle
Comment s’étonner que, parmi les chefs-d’œuvre en tous les domaines de l’art, la Vierge Marie ait une si grande place ? La toute belle que d’innombrables artistes ont représentée et que le célèbre Dante contemple dans les splendeurs du Paradis comme beauté, qui réjouissait les yeux de tous les autres saints (Lettre aux artistes). Et Benoît XVI de la contempler comme idéal de beauté en qui la beauté humaine rencontre la beauté de Dieu (22 mai 2006). Marie fut la première à bénéficier de la rencontre prophétisée par saint Jean : Nous serons semblables à lui car nous le verrons tel qu’il est (1 Jn 3,2).
Pascal Fagniez