échauffement de la planète, épuisement des ressources énergétiques naturelles, désertification, multiplication des accidents climatiques, dégradation générale de notre environnement… Ces derniers mois – campagne électorale aidant – il est devenu absolument impossible d’ignorer les dégâts écologiques auxquels notre monde doit faire face. Dans son ouvrage L’éthique en friche1, Dominique Vermersch, directeur de recherche à l’INRA, pointe l’apparition de prophéties de malheur, "suffisamment crédibles pour que chacun d’entre nous puisse infléchir ses comportements et contribuer ainsi à ce que ces mêmes prophéties ne se réalisent pas". Pour éclairer son propos, il cite Hans Jonas (philosophe allemand et historien du gnosticisme) qui précise : "La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et de se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarmes en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé, serait le comble de l’injustice." Fini le berger qui crie "Au loup !" inopinément et lasse ainsi son auditoire : les prophètes dont il est ici question captivent leur public en cultivant le catastrophisme vert éclairé et trouvent un relais fidèle dans les médias. Parvenant par là même à se faire omniprésents, en dépit de leurs excès.
Quand la psychose guette…
Ce même constat a amené Laurent Larcher, journaliste et historien, dès l’introduction de son livre La face cachée de l’écologie2, à se poser la question : "Les écologistes sont-ils des imposteurs ?", précisant encore "Leur catastrophisme serait un moyen habile pour occuper la scène médiatique et exister dans l’arène politique. Et si la terre, en effet, se portait mieux qu’ils ne le disent ?" Car, en fait d’apocalypse naturelle, Laurent Larcher prend un petit plaisir à constater que "le cataclysme démographique n’a pas eu lieu, la famine recule, les forêts ne se portent pas si mal, la biodiversité n’est pas en danger, la pollution de l’air diminue, le réchauffement de la planète n’est ni une certitude, ni une catastrophe"... Même le statisticien danois Bjørn Lomborg, ex-militant de Greenpeace, a finalement démontré l’invraisemblance de l’effroi écologique3 ! L’écologie doit être une préoccupation, certes, mais en aucun cas conduire à la psychose.
En dépit de ces mises en garde contre l’excès des craintes environnementalistes, les courants ultras continuent leurs avancées. Le courant de la Deep Ecology (comprenez écologie profonde) milite pour une reconnaissance des droits de la nature – biosphère versus homme – et la fin de l’anthropocentrisme. En d’autres termes, elle rejette la tradition humaniste occidentale pour imposer le retour à un écosystème où l’homme n’est qu’un élément d’un tout qui le dépasse, au même titre qu’un arbre, une vache ou un caillou… Laurent Larcher explicite encore que, selon Aldo Leopold4, le premier théoricien de la Deep Ecology : "L’homme n’est plus un être à part. Il doit se penser comme le membre d’une communauté élargie au sol, à l’eau, aux plantes, aux animaux. Pour tout dire, l’homme appartient à une seule communauté : la communauté Terre." Poussée à l’extrême, cette théorie stipule que tout et tous sont également citoyens de la Terre, et devraient par conséquent bénéficier des mêmes droits et devoirs, qu’ils soient mouche, platane ou petit enfant. C’est en substance ce que proposait déjà Aern Naess en 1973 dans son article Écologie superficielle et profonde, Le mouvement écologique sur le long terme, paru dans la revue américaine Inquiry. Prônant un biocentrisme absolu (contre ce qu’il considère être la confiance aveugle en un tout économique règlant le monde), il radicalise le débat et prend position pour le bien des vivants non-humains (en encourageant la lutte contre la natalité entre autre). L’empreinte de l’homme et de son intelligence sur l’environnement est entendue par Aern Naess comme une souillure, la fin de la pureté terrestre originelle.
Une religion de la terre
Nombreuses références de cette théorie puisent dans une néospiritualité aux contours flous. James Lovelock5, un autre théoricien de la Deep Ecology va jusqu’à concevoir la Terre comme un organisme vivant, un être divin à part entière. Reprenant à son compte des éléments de mythologie grecque donnés par Hésiode au VIIIe siècle avant Jésus Christ, il qualifie la planète de Déesse Gaïa. C’est ici directement la conception écologique du christianisme qui est en ligne de mire.
Le père Joseph-Marie Verlinde met en garde contre cette nouvelle spiritualité de la Terre, qui donne parfois lieu à un véritable culte à la déesse Gaïa dans la recherche de la "communion avec la vie immanente de notre planète". Dans son article La dérive vers une écologie sacralisante6, il reprend les termes du débat. D’un côté Lynn White7 postule que dans le christianisme occidental, "le Dieu créateur suscita la nature exclusivement pour le bénéfice et l’usage de l’homme : plus rien dans la création n’a de sens en dehors de son utilisation par l’homme." Et de conclure en établissant une religion de la Terre : "Si nous ne rejetons pas l’axiome chrétien selon lequel la nature n’a d’autre raison d’être que le service de l’homme, la crise écologique ne fera que s’amplifier. La science et la technologie contemporaines sont à ce point pétries de l’arrogance de l’orthodoxie chrétienne envers la nature, qu’aucune solution de la crise écologique n’est à attendre d’elles seules. Puisque les racines du mal sont avant tout religieuses, le remède doit également être essentiellement religieux, que nous l’appelions ainsi ou non." De son côté, le père Verlinde met en garde les adeptes du "folklore du mouvement écologique" encouragé par Lynn White et appelle à un retour urgent au christianisme. Il conclut ainsi : "Un aspect du christianisme – et non des moindres ! – semble avoir totalement échappé à Lynn White, à savoir la place centrale du mystère de l’Incarnation. S’il est vrai que, par la venue du Verbe de Dieu dans la chair, la personne humaine se trouve placée au centre de la doctrine chrétienne, il n’en demeure pas moins que cet Homme Nouveau est totalement référé à Dieu auquel il est chargé de ramener la création tout entière qu’il récapitule en lui. Ni une vision anthropologique, ni une approche radicalement biocentrique ne peuvent donner à la nature sa véritable valeur, mais seulement la conception biblique d’une création théocentrique, qui trouve son accomplissement dans sa participation active à la liturgie céleste" – à savoir ce qui a été voulu par Dieu pour l’homme, la terre et ses habitants.
En conclusion, il convient de considérer l’inquiétude écologique avec mesure et pragmatisme et d’aborder la lutte pour la préservation de notre environnement à travers le prisme de la foi chrétienne dont le père Verlinde a montré la compatibilité et même l’indissociabilité. Le titre du livre de Jean Bastaire Pour une écologie chrétienne et celui du dernier chapitre de Laurent Larcher une écologie chrétienne montrent également l’importance de cet élan au cœur de l’Église. Ce que le pape Jean Paul II n’a cessé d’encourager durant son pontificat : "Placer le bien de l’être humain au centre de l’attention à l’égard de l’environnement est en réalité la manière la plus sûre de sauvegarder la Création."8