Lorsqu’on est en retard, qu’il pleut et que cela fait dix minutes que l’on cherche ses clefs sans succès, on lâchera plus volontiers un « b… de m…, où sont passées mes p… de clés » plutôt qu’un « Diantre, où ai-je donc déposé cet introuvable trousseau » ! Et ce malgré la meilleure éducation du monde. De manière générale, le gros mot possède une fonction libératrice. Il peut être l’expression d’un mouvement d’humeur ou d’une émotion forte. Il permet également de donner plus de poids à certains propos et en garantit l’authenticité. Ainsi Gabriel reconnaît les utiliser quand il veut montrer l’enjeu d’une situation particulière. « Je suis alpiniste et je réalise souvent de grandes voies. Quand je reviens d’expédition et que je veux partager une émotion forte, j’avoue utiliser des gros mots parfois sans m’en apercevoir. Du genre : Ce P… de couloir, je m’y suis cassé les bras mais c’était géant ! ». À l’adolescence, le juron peut participer à l’affirmation de soi et de son indépendance. Opter pour un langage transgressif est une façon de montrer aux adultes que l’on grandit et que l’on prend certaines libertés avec l’ordre familial établi ! Ce langage vulgaire favorise parfois l’intégration dans un groupe donné. « Avec mes potes, souligne Élodie 14 ans, on a notre langage à nous. Un mélange de verlan et de mots grossiers. Normal, on est entre nous. On se comprend alors que les adultes captent que dalle. C’est trop fort. »
Une forte connotation culturelle
Les gros mots dans une langue donnée ne sont jamais neutres.
Ils sont transgressifs et font ainsi références à des choses ou des actes prohibés par la société ou rendus tabous. Les jurons sont donc fortement connotés culturellement et sont à ce titre éminemment sociaux. Dans la plupart des sociétés, ceux-ci s’élaborent à partir de quelques thématiques récurrentes. On trouve ainsi tout ce qui touche aux parties dites « honteuses » du corps, à la sexualité et aux fonctions excrémentielles. Le thème de la religion, très présent dans les anciens jurons, incitait à détourner le nom de Dieu de façon irrespectueuse. Ainsi proférait-on des « jarnidieu » (« Je renie Dieu ») ou des « morbleu » (« Par la mort Dieu ! »). Ils ont aujourd’hui pratiquement disparu de notre vocabulaire. Car tout comme la langue, les gros mots évoluent et peuvent être un indicateur des valeurs véhiculées (ou abandonnées) par une société.
Une dérive pernicieuse
Un glissement s’opère quand le gros mot devient insulte et qu’il vise à blesser une personne ou un groupe particulier. Dès lors, il perd sa fonction d’exutoire qui permet d’éviter le passage à l’acte et se transforme en une arme redoutable qui favorise l’émergence de l’agressivité puis de la violence. L’insulte est une contre-valeur. Elle vise l’identité du destinataire et son estime de soi. Elle tend à attaquer l’homme dans sa dignité d’être humain et porte en elle une violence d’une grande intensité. Proférer une insulte à l’encontre de quelqu’un, c’est faire effraction chez lui et le blesser à l’aide des mots. Cette brutalité verbale est parfois plus traumatisante que les coups. Elle laisse des marques indélébiles gravées dans des mémoires d’enfants ou d’adolescents. Anne, 25 ans, se souvient encore de l’humiliation qu’elle avait ressentie en classe de 3e lorsqu’un adolescent devant tout un groupe lui avait lancé : « Vu ta tête de mongol, t’es pas prête d’avoir un copain. »
Le langage permet de communiquer et d’entrer en relation. Sachons lui conserver toute sa richesse et imposons-nous de reléguer les insultes aux oubliettes et d’utiliser les gros mots avec modération !