Dans votre livre, vous brossez un panorama des opinions politiques à travers le prisme des trois religions monothéistes. Croyez-vous que l’on puisse prétendre : "Dis-moi en qui tu crois et je te dirais pour qui tu votes" ?
Évidemment, non, ça serait trop facile ! Mais en revanche, on pourrait dire : "Dis-moi à quelle religion tu appartiens et je te dirais quelles sont les grandes idées auxquelles tu devrais te référer pour voter." Par exemple, Benoît XVI met l’accent sur des points non-négociables [1] que les catholiques ne peuvent pas mettre de côté au moment de voter : entre autres, le respect de la vie, de la famille (et donc le refus de l’homoparentalité) et la liberté religieuse.
Pourtant, de manière générale, les gens n’aiment pas que l’on décide à leur place…
Les réflexions de l’Église ne brident pas la pensée et il est fondamental que l’intelligence soit soumise à la vérité. En outre, il ne s’agit pas de spéculations gratuites. L’Église se prononce sur le non-négociable : si l’on n’y adhère pas pleinement, il est possible de se mettre en chemin…
Aujourd’hui, quelle est la place de la religion dans l’espace politique français ?
Quantitativement, elle est moindre, parce que les croyants pratiquants sont minoritaires, quelle que soit leur religion. Mais au plan qualitatif, elle a son importance, car les noyaux durs de chaque religion "votent comme ils prient" et ont un potentiel militant sous-exploité. Pour résumer, il y a deux phénomènes : d’une part la rétractation des communautés religieuses sur le plan quantitatif et en même temps la densification et conscientisation de leurs noyaux durs.
Aux États-Unis, la religion interfère davantage en politique. Est-ce un exemple pour notre vieille Europe ?
C’est toujours utile de voir ce qui se fait ailleurs, mais je ne crois pas à la transposition des modèles. Nos histoires sont trop différentes. Cela étant, il y a des méthodes dont nous pouvons nous inspirer. La prise de risque par exemple : les chrétiens américains ont moins peur de la politique que nous. Ils font de la politique en acceptant son caractère brutal et avec beaucoup de pragmatisme. Tout est question de mesure pour ne pas vendre son âme. Les Américains ont l’esprit de conquête, ils le mettent à profit dans leur engagement politique. D’autre part, les différentes religions cohabitent dans un même espace politique. Cet exemple aussi peut nous aider à mettre fin à notre aveuglement : nous sommes dans un pays multiconfessionnel. Nous vivons sur quinze siècles de « France catholique et royale » mais le visage de la France a changé… Or, qui méconnaît le champ de bataille est incapable de livrer bataille.
Vous dites que les croyants « votent comme ils prient ». Comment votent les catholiques ?
L’Église recommande de voter en respectant deux impératifs : d’une part la fidélité à l’enseignement du magistère (le respect du non négociable et la non-aggravation de la politique en place, sur les questions qui intéressent l’Église – questions sociales, familiales, défense de la vie etc.) et d’autre part, l’impératif de visibilité politique de la communauté catholique.
"Dieu est dans l’isoloir", cela signifie-t-il que le vote peut être une occasion de péché ?
Oui, clairement. La note doctrinale du cardinal Ratzinger – alors responsable de la Congrégation pour la doctrine [2] de la foi – sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique, parue en 2002, était claire sur ce sujet (voir notre encadré page 6). En 2004, il avait même précisé son propos dans ses conseils aux évêques américains en vue des élections présidentielles. Aujourd’hui, on ne peut plus s’aveugler.