Céline Hoyeau: « Non, on ne fait pas de mal à l’Église en l’aidant à faire la vérité »

Témoignage

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Quand on est journaliste d’information religieuse, il y a une tension permanente entre notre métier, qui requiert de rechercher la vérité avec honnêteté et rigueur, et notre foi, notre attachement à l’Église. On peut être amené à découvrir les arrière-cuisines de l’Église et elles sont parfois très sales. Au cours de ces quinze dernières années, j’ai vu des choses que je ne soupçonnais pas.
En 2002, jeune journaliste et convertie, je rêvais de mettre mon métier au service de ma foi et de mon attachement à l’Église. Mon premier reportage s’est déroulé aux États-Unis, en pleines révélations du Boston Globe sur la pédophilie dans l’Église. À Boston, j’ai rencontré des catholiques effondrés, un peu à l’image des tours jumelles à New York, l’année précédente. Cela a été mon premier grand choc. Puis, je suis partie à Rome, où j’ai travaillé à Radio Vatican. Et là, je me suis retrouvée confrontée à la double vie de certains prêtres. J’en ai été très meurtrie. C’était comme si je découvrais les dérives de ma propre mère et que je devais traiter avec ça… À mon retour de Rome, j’étais pleine d’amertume, blessée dans mon rapport à l’Église.
Puis j’ai eu la chance de vivre une retraite animée par des personnes de sensibilités ecclésiales très diverses, et j’ai compris alors que l’Église n’était pas seulement une institution mais le canal, très pauvre, de la miséricorde. Cela m’a donné une sérénité profonde qui m’a suivie dans mon travail à La Croix où j’ai été embauchée. Mon premier reportage au service religion m’a conduite en Irlande. Il s’agissait d’enquêter sur le rapport Murphy qui, en 2009, révélait que les évêques irlandais avaient couvert les abus pendant 30 ans…
Un nécessaire travail sur soi
J’ai continué à voir venir les affaires sans les rechercher spécialement. En quelques mois, j’ai été amenée à traiter des dérives de la communauté Saint-Jean, du père Labaky, des sœurs de Bethléem, etc. Heureusement, j’ai été soutenue dans ce travail par mon responsable qui m’a toujours dit : « La Croix s’honore à traiter de ces affaires, à ne pas être dans le déni ou le silence mais à notre manière, c’est-à-dire en respectant les personnes, en donnant la parole aux différentes parties et en usant de délicatesse et de mesure. »
À partir du moment où on écoute, la parole se libère. J’ai reçu beaucoup de témoignages de victimes qui m’ont bouleversée. La justesse de leur témoignage sans haine, souvent dans une grande pauvreté, m’a confortée dans la conviction qu’il est nécessaire de nommer le mal qui affecte l’Église.
Quand on travaille sur de tels sujets, on ne peut pas faire l’économie d’un travail sur soi. Il est nécessaire de se demander : dans quelle intention est-ce que je traite ces sujets ? Pour régler des comptes avec l’Église ? Par voyeurisme ? Pour rechercher ma propre gloire à travers des scoops ? Sans ce questionnement, on risque de mettre trop de soi-même, et de devenir des justiciers. Or ce n’est pas notre rôle. Accepter ce travail sur soi, c’est accueillir son humanité avec ses fragilités et ses forces. C’est aussi le seul moyen d’accepter l’humanité de l’Église dans tout ce qu’elle a de plus rude et de plus révoltant. En restant à la surface de soi-même, il est impossible de porter un regard juste sur ces affaires. Ce qui m’a beaucoup aidée également, c’est d’étudier la théologie pendant 7 ans. Cela a participé à ce travail d’unification intérieure.

« Tu fais mal à l’Église »
Quand un journaliste catholique écrit sur ces sujets, il encourt beaucoup de critiques ; le soupçon aussi de ne pas être vraiment catholique : « Tu fais du mal à l’Église. » J’ai entendu ce reproche de la part de proches à chaque publication et c’est très culpabilisant. De son côté, l’institution me disait parfois : « On sait mieux que vous. Laissez-nous faire. » Cette difficulté à se remettre en question m’a parfois révoltée. Dans les communautés également, lorsque j’ai pointé certaines dérives, les réactions ont pu être très violentes. De la part de l’entourage ecclésial, je me suis entendu dire : « Est-ce que vous n’en faites pas un peu trop ? Est-ce qu’un jour, vous allez parler de ce qui va bien dans l’Église ? »… Enfin, quand on donne la parole à l’institution, les associations de victimes nous reprochent de faire le jeu de l’omerta. Et leurs réactions peuvent aussi être violentes.
Ce qui aide à garder le cap, c’est la conviction que . Au contraire. Ce n’est pas de gaieté de cœur mais c’est indispensable. La vraie question est : qui met-on en premier ? L’Église-institution ou les victimes ?
Ces dernières années, j’ai également pensé qu’en faisant ce travail de vérité, c’était une œuvre de justice que l’on devait à ces prêtres abuseurs, face à leurs fautes et à leur conscience. Si l’Église ne les met pas devant leurs responsabilités, ils auront de toute façon à rendre compte de leurs actes devant Dieu.
Je continue à aimer les prêtres et à recevoir beaucoup de leur paternité spirituelle. Mais cela ne veut pas dire qu’il nous faut rester dans une position infantile dans laquelle on attend tout de la parole qui vient d’en haut. C’est important de pouvoir avancer ensemble et de nous tenir debout, en adulte. ¨
Céline Hoyeau (La Croix)

(extraits d’une table ronde organisée par le congrès mission 2018 à retrouver sur www.congresmission.com)

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