Chrétiens d’Irak « Ne nous oubliez pas ! »

Laurence Desjoyaux est journaliste à La Vie. Depuis 2012, elle réalise régulièrement des reportages en Irak. Elle vient de publier un livre d’entretien avec le patriarche des chaldéens, Mgr Louis Raphaël Sako, « Ne nous oubliez pas ! » (Bayard).

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Quelques chiffres

En 2003, avant la chute de Saddam Hussein, les chrétiens étaient 1,5 millions en Irak. Sans que l’on ait de chiffre précis, on estime qu’ils sont aujourd’hui autour de 400 000. À titre d’exemple, l’évêque de Mossoul-Qaraqosh, Mgr Petros Mouche, m’a cité ces chiffres qui concernent la seule communauté syriaque catholique : 1300 familles sont parties en Jordanie, 1200 au Liban, 400 en Turquie. Sans compter ceux qui sont allés s’installer en Europe, aux Etats-Unis, etc. L.D.

Il est vivant ! D’où vient l’intérêt que vous portez aux chrétiens d’Irak ?

Laurence Desjoyaux En 2012, j’ai eu l’occasion d’accompagner une association dans ce pays. Je m’y suis fait des amis et j’y suis retournée régulièrement. L’offensive de l’Etat islamique en juin 2014 et la fuite des populations de la plaine de Ninive m’ont amené à réaliser plusieurs reportages. Je me suis sentie d’autant plus concernée que je connaissais les personnes qui étaient chassées de chez elles par Daech.

IEV Vous rentrez justement d’un séjour d’une semaine en Irak, où êtes-vous allée ?

LD Dans le nord de l’Irak, dans la région autonome du Kurdistan. J’ai visité la ville de Kirkouk, protégée par les Kurdes mais assez dangereuse car beaucoup d’attentats y sont commis. De plus l’Etat islamique lance régulièrement des offensives contre cette cité. Je suis allée également, à Suleymanie, au nord est du pays en direction de l’Iran. Beaucoup de chrétiens et de yézidis des environs de Mossoul s’y sont réfugiés. Puis je me suis rendu au nord-ouest du pays, à Zakho, non loin des frontières turques et syriennes. 1600 familles chrétiennes sont réfugiées dans cette région. Zakho est une ville de montagne, réputée plus sûre. Et autour de cette cité se trouvent une vingtaine de villages qui était quasiment déserts et où chrétiens et yezidis ont pu se poser. Pour finir, je suis allée à Alqosh, petit village entièrement chrétien, dans la montagne du Kurdistan, situé à 15 kilomètres du front avec l’État islamique. La ville a été entièrement évacuée en août de peur qu’elle ne soit envahie. Depuis, une partie des habitants est rentrée et des déplacés de la plaine de Ninive s’y sont installés. Le supérieur du monastère d’Alqosh les aide au mieux. Il porte aussi secours aux yezidis du village voisin qui compte plusieurs centaines de familles de réfugiés venus de la région de Sinjar. Beaucoup ont vécu de vraies tragédies. Ainsi cette femme âgée rencontrée dans une maison délabrée où s’entassent quarante personnes. Elle venait de passer 5 mois dans les geôles de l’État islamique…

IEV, Quelles évolutions avez-vous perçu de la situation des réfugiés depuis votre dernier séjour, en août 2014 ?

LD Pour commencer, depuis quelques mois, les chrétiens ne vivent plus sous des tentes mais dans des lieux en dur : centre commercial en construction transformé en immeuble précaire d’habitation, camp de mobile home, maisons individuelles, etc. En revanche, la plupart des yezidis sont toujours dans d’immenses camps de tentes, notamment trois autour de Zakho.

Ensuite, sur le plan psychologique. Les réfugiés sont passés de l’urgence de la fuite à un exode qui dure. Les déplacés, qui étaient parfois des notables (médecins, ingénieurs, professeurs, mais aussi agriculteurs, etc.) deviennent des « miséreux ». C’est une des grandes difficultés actuelles : comment gérer le fait d’être déplacé dans la durée. Le moral de ces personnes n’est évidemment pas très bon. Il faut s’imaginer ce que signifie tout perdre…

Beaucoup de ceux qui ont pu partir à l’étranger l’ont fait et ceux qui restent doivent dire au revoir à leurs amis. Aujourd’hui encore, toutes les semaines, des familles partent à l’étranger. Un certain nombre de chrétiens irakiens assez aisés sont restés. Mais la plupart de ceux qui sont encore sur place sont les moins favorisés. Et leur situation risque fort de devenir durable.

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Réfugiés installés dans une école à Zakho (février 2015).

 

Concernant cet aspect psychologique, toujours, le manque de perspective joue aussi. Les déplacés espéraient rentrer rapidement chez eux avant l’hiver. On évoque maintenant une offensive sur Mossoul pour le printemps, mais cela semble utopique. L’espoir s’amenuise. En plus, ces personnes ne savent rien de ce qui leur reste : leur maison a-t-elle été pillée, ont-elles réellement tout perdu ? Tous sont dans une grande incertitude.

Il faut souligner que tous les chrétiens d’Irak ne veulent pas partir, et que beaucoup sont prêts à attendre s’ils ont la certitude que leurs villages vont être libérés dans les mois qui viennent.

IEV Quel rôle jouent les prêtres ?

LD Ce sont eux ainsi que les religieux qui gèrent de nombreux centres de déplacés. Sans parler de la dimension pastorale. Beaucoup sont très fatigués car ils sont très sollicités au quotidien. Dans ce drame qui les a frappé, les gens se sont tournés vers l’Église : c’était leur seul recours. Il faut s’imaginer : tout le diocèse de Qaraqosh et Mossoul est en exil, en partie à Erbil, en partie dans le nord. En août, l’évêque, lui-même parti de chez lui sans rien emmener d’autre que sa croix pectorale, avait été accueilli dans une famille d’Erbil. Il ne dormait que jusqu’à 3 ou 4 heures du matin et il laissait ensuite son lit à quelqu’un d’autre. Puis, à partir de six heures du matin, il rejoignait un mobile home au milieu d’un camp de tentes et recevait des gens toute la journée, essayant de régler des problèmes très concrets. Il cherchait aussi à retrouver ses brebis dispersées dans tout le nord du pays. Pour le clergé, cette situation est une grosse épreuve.

IEV Quelle est, selon eux, l’urgence des urgences ?

LD À Erbil, certains réfugiés commencent à retrouver un travail et il n’y a globalement pas de problème concernant la nourriture. En revanche, les médicaments manquent, de même que des logements dignes de ce nom. Il y a aussi l’urgence de la scolarisation des enfants. Les réfugiés de la plaine de Ninive parlent en effet arabe ou araméen. Or ils ont rejoint une région où tout le monde parle kurde. Les élèves réfugiés ne peuvent donc pas être pour la plupart intégrés aux classes kurdes. Des organisations humanitaires et des associations d’aide se sont attelées à cette difficulté mais il reste encore beaucoup à faire.

Au-delà de ces problématiques quotidiennes, l’urgence principale est à mon sens que les villages de la plaine de Ninive soient libérés pour que les déplacés puissent rentrer chez eux et reconstruire leur vie.

IEV Comment se passe la cohabitation au quotidien entre chrétiens et musulmans ?

LD A Erbil, qui est une ville moderne, les chrétiens se sont majoritairement réfugiés dans un quartier chrétien, en banlieue. Ils sont logiquement allés là où une partie de leur communauté se trouvait déjà.

Les kurdes sont principalement des musulmans sunnites. Dans la situation de grande urgence provoquée par les attaques de l’État islamique, ils ont ouvert leurs portes aux chrétiens, alors qu’ils avaient bloqué les frontières du Kurdistan aux réfugiés arabes sunnites ou chiites car ils craignaient les infiltrations de la part des djihadistes.

Il y a quelques réactions négatives vis-à-vis des chrétiens à Erbil, mais apparemment cela reste anecdotique.

IEV En Occident, les médias parlent de moins en moins du drame des chrétiens d’Irak…

LD Le pic médiatique est effectivement passé. D’un point de vue journalistique, je le comprends. On ne peut pas revenir indéfiniment sur le même sujet et la situation des déplacés évolue peu.

Mais pourquoi tout attendre des médias ? Selon moi, c’est aux personnes qui se sentent concernées dans notre pays de continuer à être attentives, à se renseigner, à en parler autour d’eux et surtout à aider dans la durée. Ne pas oublier les chrétiens d’Irak, c’est ce que demande Mgr Sako dans le livre (2). Lui essaye de tout faire pour que les chrétiens puisse vivre dignement en Irak, et que l’aide leur arrive. C’est un gros défi !

IEV Demander aux chrétiens de rester dans un tel guêpier, cela peut sembler plus que surprenant…

LD A la fois, on comprend les familles qui n’ont qu’une envie : partir à l’étranger pour que leurs enfants puissent vivre enfin sereinement. Et en même temps, on comprend la position du patriarche : si les chrétiens partent de cette terre, c’est fini pour les chrétiens en Irak! Cela enverrait un signal très négatif à tous les chrétiens du Moyen-Orient. Prenons le cas de la communauté syriaque catholique, par exemple : le tiers d’entre eux dans le monde vivent en Irak. S’ils partent, c’est toute une tradition qui disparaît.

La chrétienté en Irak est aussi ancienne que le christianisme lui-même puisque les chrétiens d’Irak sont des disciples de saint Thomas, c’est dire !

Le départ définitif des chrétiens serait aussi une grosse perte pour le pays entier. N’oublions pas le rôle qu’ils jouent pour l’Irak. Mgr Sako en est un exemple vivant. Dans toutes les villes où il y exercé un ministère, il a réussi à créer des ponts concrets entre des ethnies ou confessions qui sont en conflit. Ce serait une tragédie pour l’Irak de perdre cette population chrétienne.

IEV On sent le pape François très concerné par ce que vivent ces chrétiens…

LD Mgr Sako explique qu’au début du pontificat, François n’était pas forcément au fait de leur situation et cela peut se comprendre. Les liens se sont renforcés au fur et à mesure des événements récents. Les chrétiens d’Irak ont été très touchés par ses différents messages et par la vidéo qu’il leur a envoyée. Tous souhaitent qu’il vienne chez eux et je crois que lui en a envie. Mais c’est bien sûr compliqué à organiser pour des raisons de sécurité.

IEV Qu’attendent les chrétiens d’Irak de la part de la France ?

LD Ils ont été très sensibles aux visites de plusieurs évêques dont le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, et à la création du jumelage du diocèse de Lyon avec celui de Mossoul.

De plus, l’Église d’Irak a un lien particulier avec celle de France. La plupart des évêques et patriarches actuels ont en effet été formés à Mossoul, au séminaire dominicain français. Et l’Irak fait partie de la province française des Dominicains ! De fait, ce lien privilégié entre la France et l’Irak s’est manifesté de façon concrète sur le terrain et les Français se sont beaucoup mobilisés lors de la crise de l’été 2014.

Plus généralement, les chrétiens d’Irak attendent aussi de la France qu’elle joue son rôle universel de patrie des droits de l’homme et les protègent. Ils le disent : la situation des chrétiens d’Irak est une question de droit humain, qui dépasse les clivages politiques, et qui touche à la dignité de la personne.

IEV Que nous disent ces chrétiens d’Irak ? Leur vie ?

LD Ces personnes ont été prêtes à tout perdre pour ne pas renoncer à leur religion, et au mode de vie qui en découle : la possibilité de prier, de faire sonner les cloches, de se rassembler pour recevoir les sacrements, que leurs enfants soient éduqués selon leur choix, etc. Cela devrait interroger les croyants en France sur ce qu’ils font de leur foi : est-ce essentiel pour eux ou seulement anecdotique ? Pour les chrétiens d’Irak, c’est le cœur de leur vie et c’est leur foi qui leur permet de tenir debout dans cette situation très difficile.

Propos recueillis par Laurence de Louvencourt

 

  1. Le 29 juin 2014 l’Etat islamique a proclamé l’instauration d’un califat sur les territoires irakiens et syriens qu’il contrôle.
  2. Ne nous oubliez pas, le SOS du patriarche des chrétiens d’Irak, par Louis Raphaël Sako (entretien avec Laurence Desjoyaux).

Sako

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