Cuba: le discours improvisé du Pape aux jeunes

(c) L'Osservatore Romano

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Discours du pape François (improvisé)

« Vous êtes debout, et moi je suis assis. Quelle honte ! Mais, savez-vous pourquoi je suis assis ? Parce que j’ai pris des notes de certaines choses qu’a dites notre compagnon et dont je veux vous parler. Un mot s’est imposé avec force : rêver. Un écrivain latino-américain disait que nous, les hommes, nous avons deux yeux, un de chair et un en verre. Avec l’œil de chair, nous voyons ce que nous regardons. Avec l’œil en verre, nous voyons ce que nous rêvons. C’est beau, n’est-ce pas ?

La capacité de rêver doit entrer dans l’objectivité de la vie. Et un jeune qui n’est pas capable de rêver est reclus en lui-même, enfermé en lui-même. Tous le monde rêve des choses qui n’arriveront jamais… Mais rêve-les, désire-les, cherche des horizons, ouvre-toi, ouvre-toi à de grandes choses. Je ne sais pas si à Cuba on emploie cette expression, mais nous, les Argentins, nous disons « no te arrugues », ne te défile pas, ouvre-toi. Ouvre-toi et rêve. Rêve que le monde peut être différent avec toi. Rêve qu’en donnant le meilleur de toi-même, tu aideras à faire que ce monde soit différent. Ne l’oubliez pas, rêvez ! Parfois, vous vous laissez transporter et vous rêvez trop, et la vie vous barre la route. Peu importe, rêvez ! Et racontez vos rêves. Racontez, parlez des grandes choses que vous désirez, parce que plus ta capacité de rêver est grande – et la vie te laisse à mi-chemin – plus tu as parcouru de route. C’est pourquoi, avant tout, rêver.

Tu as dit une petite phrase que j’avais écrite ici, pendant ton intervention, mais je l’ai soulignée et j’ai pris quelques notes : « Que nous sachions accueillir et accepter ceux qui pensent différemment. » En réalité, parfois, nous sommes fermés. Nous nous mettons dans notre petit monde : « C’est ça ou rien ! » Et tu es allé plus loin : « Que nous ne nous enfermions pas dans nos chapelles idéologiques ou religieuses. Que nous puissions grandir face aux individualismes. » Quand une religion devient un esprit de chapelle, elle perd le meilleur de ce qu’elle a, elle perd sa réalité qui est d’adorer Dieu, de croire en Dieu. C’est l’esprit de chapelle. C’est une chapelle de paroles, de prières, de « je suis bon, tu es mauvais », de prescriptions morales. Et quand j’ai mon idéologie, ma façon de penser, et toi la tienne, je m’enferme dans cette chapelle idéologique.

Des cœurs ouverts, des esprits ouverts. Si tu penses différemment de moi, pourquoi ne pas en parler ? Pourquoi sommes-nous toujours en train de nous disputer à propos de ce qui sépare, de nos différences ? Pourquoi ne pas nous donner la main à propos de ce que nous avons en commun ? Nous devons avoir le courage de parler de ce que nous avons en commun. Et après, nous pouvons parler de ce que nous avons de différent ou de ce que nous pensons différemment. Mais je dis « parler ». Je ne dis pas « nous disputer ». Je ne dis pas « nous fermer ». Je ne dis pas « faire des commérages », comme tu l’as dit toi-même. Mais cela n’est possible que quand j’ai la capacité de parler de ce que j’ai en commun avec l’autre, de ce pour quoi nous sommes capables de travailler ensemble. À Buenos Aires, – dans une paroisse nouvelle, dans une zone très, très pauvre – un groupe de jeunes universitaires construisait des locaux paroissiaux. Et le curé m’a dit : « Pourquoi ne viens-tu pas un samedi pour que je te les présente ? » Ils se dévouaient pour construire le samedi et le dimanche. C’était des garçons et des filles de l’université. J’y suis allé, je les ai vus et on me les a présentés : « Lui, c’est l’architecte, il est juif ; celui-ci est communiste, celui-ci est catholique pratiquant et celui-là… » Ils étaient tous différents, mais ils travaillaient tous ensemble pour le bien commun. C’est ce qui s’appelle l’amitié sociale, chercher le bien commun. L’inimitié sociale détruit. Et une famille se détruit par l’inimitié. Un pays se détruit par l’inimitié. Le monde se détruit par l’inimitié. Et l’inimitié la plus grande est la guerre. De nos jours, nous voyons que le monde est en train de se détruire par la guerre. Parce qu’ils sont incapables de s’asseoir et de parler : « Bon, négocions ! Que pouvons-nous faire en commun ? Sur quels points allons-nous céder ? Mais ne tuons plus d’autres personnes. » Quand il y a la division, il y a la mort. Il y a la mort dans l’âme parce que nous tuons la capacité d’unir. Nous tuons l’amitié sociale. Je vous demande cela aujourd’hui : soyez capables de créer de l’amitié sociale.

Ensuite, il y a un autre mot que tu as employé : le mot « espérance ». Les jeunes sont l’espérance d’un peuple. Cela, nous l’entendons dire partout. Mais qu’est-ce que l’espérance ? C’est être optimiste ? Non. L’optimisme est un état d’âme. Demain, tu te lèves en ayant mal au foie et tu n’es pas optimiste, tu vois tout en noir. L’espérance est plus que cela. L’espérance est difficile. L’espérance fait souffrir pour mener à bien un projet, elle sait se sacrifier. Es-tu capable de te sacrifier pour l’avenir ou veux-tu simplement vivre le présent et que ceux qui suivront s’arrangent ? L’espérance est féconde. L’espérance donne vie. Es-tu capable de donner la vie, ou deviendras-tu un garçon ou une fille spirituellement stérile, incapable de créer de la vie pour les autres, incapable de créer de l’amitié sociale, incapable de créer la patrie, incapable de créer de la grandeur ? L’espérance est féconde. L’espérance se donne dans le travail. Je veux évoquer ici un problème très grave que l’on vit en Europe, à savoir le grand nombre de jeunes qui n’ont pas de travail. Il y a des pays où le pourcentage de jeunes de moins de 25 ans au chômage est de 40 pour cent. Je pense à un pays. Dans un autre pays, de 47 pour cent et dans un autre encore, de 50 pour cent. Il est clair qu’un peuple qui ne se préoccupe pas de donner du travail aux jeunes, un peuple – et quand je dis un peuple, je ne dis pas des gouvernements – un peuple entier qui ne se préoccupe pas des gens, que ces jeunes travaillent, ce peuple n’a pas d’avenir.

Les jeunes font partie de la culture du rebut. Et nous savons tous qu’aujourd’hui, dans cet empire du dieu argent, on élimine les choses et on élimine les personnes. On élimine les enfants parce qu’on n’en veut pas ou parce qu’on les tue avant qu’ils naissent. On élimine les personnes âgées – je parle du monde, en général – on élimine les personnes âgées parce qu’elles ne produisent plus. Dans certains pays, il y a la loi sur l’euthanasie, mais dans beaucoup d’autres, il y a une euthanasie cachée, occulte. On élimine les jeunes parce qu’on ne leur donne pas de travail. Alors, que reste-t-il à un jeune sans travail ? Si un pays n’invente pas, si un peuple n’invente pas des possibilités de travail pour ses jeunes, il ne reste à ce jeune que la dépendance ou le suicide, ou d’aller à la recherche d’armées de destruction pour créer des guerres. Cette culture du rebut nous fait du mal à tous, nous enlève l’espérance. Et c’est ce que tu as demandé pour les jeunes : nous voulons de l’espérance. L’espérance qui est difficile, laborieuse, féconde. Elle nous donne du travail et nous sauve de la culture du rebut. Et cette espérance convoque, convoque tout le monde, parce qu’un peuple qui sait se convoquer lui-même pour regarder l’avenir et construire de l’amitié sociale – comme je l’ai déjà dit, même si l’on pense différemment – ce peuple a de l’espérance.

Et si je rencontre un jeune sans espérance – je l’ai déjà dit une fois – ce jeune est un « retraité ». Il y a des jeunes qui ont l’air de partir à la retraite à 22 ans. Ce sont des jeunes avec une tristesse existentielle. Ce sont des jeunes qui ont misé leur vie sur un défaitisme de base. Ce sont des jeunes qui se lamentent. Ce sont des jeunes qui fuient la vie. Le chemin de l’espérance n’est pas facile et on ne peut pas le parcourir seul. Il y a un proverbe africain qui dit : « Si tu veux arriver vite, pars tout seul ; mais si tu veux aller loin, pars accompagné. » Et je veux que vous, jeunes Cubains, même si vous pensez différemment, même si vous avez des points de vue différents, vous marchiez en compagnie, ensemble, en cherchant l’espérance, en cherchant l’avenir et la noblesse de votre patrie.

Nous avons commencé avec le mot « rêver » et je veux conclure avec une autre expression que tu m’as dite et que j’utilise souvent : la culture de la rencontre. S’il vous plaît, ne nous divisons pas entre nous. Marchons ensemble, unis, même si nous pensons différemment, même si nous sentons les choses différemment. Mais il y a quelque chose qui nous est supérieur, c’est la grandeur de notre peuple, c’est la grandeur de notre patrie, et c’est à cette beauté, à cette douce espérance de la patrie que nous devons arriver. Merci.

Bon, je vous salue en vous souhaitant tout le bien possible, en vous souhaitant… tout ce que je vous ai dit. Je vous le souhaite. Je prierai pour vous. Et je vous demande de prier pour moi. Et si quelqu’un parmi vous n’est pas croyant – et qu’il ne peut pas prier parce qu’il n’est pas croyant – qu’au moins il me souhaite de bonnes choses. Que Dieu vous bénisse, qu’il vous fasse avancer sur ce long chemin d’espérance vers la culture de la rencontre, en évitant l’esprit de chapelle dont a parlé notre compagnon. Et que Dieu vous bénisse tous. »

© Traduction de Zenit, Constance Roques

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One comment

  1. Lorsque j’écoute certains discours du Pape François, je me dis que si c’était pour élire une personnalité comme lui que le Conclave a choisi un prélat extra-européen, c’était mieux de choisir un européen comme d’habitude. Je le trouve plus italien que les italiens doc. Un trop grand nombre de discours en italien et il part souvent des réalités italiennes pour se projeter dans le reste du monde.

    Mais, le plus souvent, je suis subjugué par son charisme et l’universalité de ses propos. Depuis les temps de Martin Luther King ou de Mandela, je pense que je n’avais jamais subi le charme d’une personnalité comme lui.

    Je lui ai déjà consacré un article, mais je pense qu’il y en aura bien d’autres, tant il force l’admiration et la sympathie.

    Si seulement dans notre religion, l’Islam, nous avions une telle figure! Que de problèmes en moins nous aurions eus.

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