Fabrice Hadjhadj – « Conversion missionnaire: se laisser provoquer par les signes des temps »

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Voici l’intervention du philosophe Fabrice Hadjhadj au troisième congrès des communautés nouvelles et mouvements ecclésiaux qui s’est déroulé récemment au Vatican (voir numéro de janvier d’Il est vivant! N°322). Il est d’une actualité confondante.

 

I. De la mission catholique et de son opposition à toute propagande idéologique.

Se tourner vers Dieu, appartenir à son Église, est-ce la même chose que d’adhérer à un Parti ? La conversion et la mission chrétiennes ne sont-elles qu’une espèce parmi d’autres d’adhésion et de militantisme partisan ? C’est une question qu’il convient de se poser au préalable, sans préjugé. Quand vous adhérez à un Parti, vous adhérez d’abord à une doctrine ou à un groupe, puis vous en faites la propagande, vous essayez de rallier le maximum de personnes et de transformer le monde conformément aux valeurs de votre groupe. C’est selon ce modèle que l’on a pu concevoir l’expansion de l’Église, car c’est le modèle de toutes les entreprises à prétention universelle : une partie veut transformer le tout, et certains diront que c’est comme un cancer qui développe ses métastases, et d’autres que c’est comme une turbine qui électrifie la ville.
Le seul problème, c’est que ce modèle est mondain. Il fait de la mission de l’Église quelque chose qui n’est pas seulement
Dans le monde, mais du monde. Il pousse à croire que l’évangélisation s’opère principalement à travers la récupération des moyens mondains, en changeant Coca-Cola par Jésus-Christ. On fait comme n’importe quelle autre entreprise, avec un train de retard, cependant, car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière (Lc 16, 8). Peu importe. Vous trouverez toujours un professeur de théologie pastorale pour vous expliquer : « Si saint Paul vivait aujourd’hui, nul doute qu’il utiliserait Internet et Facebook pour diffuser son message.
» Soit. Mais est-ce là le principal ? L’Évangile est-il d’ailleurs un «message» à communiquer ?
Avant d’aborder la provocation des signes de temps, je voudrais m’arrêter un peu à cette question, et voir en quoi la mission du chrétien n’est pas une simple propagande militante. Je retiendrai ici 5 points de différence radicale.

1° Se tourner vers le Christ, c’est d’abord se tourner vers quelqu’un; adhérer à un parti, c’est adhérer à quelque chose. Quelque chose, une doctrine, un message, on peut le comprendre. Mais on ne peut jamais comprendre entièrement quelqu’un, même si ce n’est qu’une personne humaine. Dès lors, la parole chrétienne ne consiste pas d’abord à dire quelque chose sur quelque chose, mais à dire de quelqu’un à quelqu’un. C’est appeler et être appelé, par un nom propre, avant d’expliquer ou d’imposer, avec des noms communs. C’est un « Suis-moi », avant d’être un « Voilà ce que tu es », ou « Voilà ce que l’on doit faire. »
Sans doute est-ce la raison pour laquelle les prostituées entre avant les pharisiens dans le Royaume. Au moins, les prostituées disent : « Suis-moi », alors que les scribes et les docteurs se contentent de dire : «Telle est la loi à laquelle tu dois te soumettre.» La loi est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante, elle n’est pas première, parce qu’elle est impersonnelle, alors que l’appel est personnel.
On peut déjà en déduire que l’évangélisation ne relève pas d’abord de la communication, mais de la communion. On communique quelque chose, mais on communie avec quelqu’un.
Le Christ n’est pas une marque dont on fait la publicité. Il est une personne qui vient à notre rencontre, avec tout l’inattendu, tout l’incontrôlable de la rencontre.

2° Le Christ est Dieu – il n’est pas un quelqu’un quelconque, qui s’oppose à quelqu’autre, il est le « Quelqu’un des quelqu’un », non seulement le plus incompréhensible, mais aussi celui qui les comprend tous. Et c’est pourquoi la conversion est missionnaire en elle-même : en nous tournant vers Jésus, elle nous tourne nécessairement vers tous les autres.

Imaginez que vous ayez à faire l’éloge de Michel-Ange en tant que sculpteur, il vous faudra faire aussi et même d’abord l’éloge de ses statues. Quand vous vous tournez vers un artiste en tant qu’artiste, vous êtes bien obligé de vous tourner du même coup vers ses œuvres d’art.
Quand vous vous tournez vers Dieu en tant que Créateur, vous êtes obligé de vous tourner du même coup vers les créatures. Et quand vous vous tournez vers Dieu en tant que Rédempteur, vous êtes obligé de vous tourner du même coup vers les pécheurs. Et, dans ce dernier cas, ce n’est pas seulement aux belles statues qu’on doit s’intéresser, c’est aussi et surtout aux blocs mal dégrossis, aux tas de cailloux, aux sables mouvants…
L’histoire de Moïse le montre très bien. La fameuse Révélation du Nom divin, en Exode 3, 14, ne se fait pas dans un cours de théologie. Elle ne se fait pas non plus dans une extase privée. Elle s’opère au sein même de la mission de Moïse : Moïse dit à Dieu: « Voici, je vais trouver les Israélites et je leur dis : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. Mais s’ils me disent : Quel est son
Nom ?, que leur dirai-je? »
Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui est. » Et il dit: « Voici ce que tu diras aux Israélites : Je suis m’a envoyé vers vous » (Ex 3, 13-14) Dieu se révèle à Moïse dans son envoi, et dans son envoi vers ceux-là même qui l’avaient poussé à fuir vers Madiân.
Le signe que votre conversion est au Dieu de miséricorde et non à une idole écrasante, c’est que cette conversion contient en elle-même la mission vers les plus pauvres et les plus misérables, par inclusion de la cause seconde dans la cause première. Quand il s’agit d’une idole, la conversion est une fascination qui détourne de certaines créatures. Quand il s’agit d’un Parti, le temps de la propagande se distingue du temps de l’adhésion: on passe de la théorie à la pratique, et l’on s’efforce de réduire le réel à son idéal ; ou bien l’on passe du petit groupe au grand nombre, et l’on s’évertue à ramener l’humanité à certains critères d’admission.
Mais la mission n’est pas l’application d’une science ni la progression d’une secte. Ce qui est extérieur à la secte lui est extérieur, et il s’agit soit de l’ignorer, soit de l’éliminer, soit de l’absorber. Ce qui est extérieur à l’Église lui est encore intérieur, parce ce qui est extérieur à l’Église est encore créé par la tête de l’Église elle-même. Toute expansion pour elle est d’abord une écoute. Là où le Parti s’étend par annexion, l’Église se développe par accueil. Là où le propagandiste du parti s’impose par conquête, le missionnaire de Dieu s’expose par contemplation: il cherche le Christ déjà présent à l’extérieur, mais de manière cachée, qui demande à être découvert et portée à la plénitude.

3° Par voie de conséquence, l’universalité catholique ne peut être qu’une universalité concrète, tandis que l’universalité idéologique est une universalité abstraite. Certains ont dénoncé « l’expansionnisme maniaque des monothéismes » ( Peter Sloterdijk, Le Point, 07/12/2006) : dire qu’il y a «un seul Dieu», c’est vouloir tout ramener à l’unité, et donc finir par uniformiser le monde et cloner les individus. Tous les totalitarismes modernes dériveraient de ce principe monothéiste sécularisé. Et il en va effectivement ainsi avec la propagande idéologique : les valeurs l’emportent sur les visages, l’Homme abstrait sur les hommes concrets, et l’on se met à détruire avec les meilleures intentions, au nom de l’humanité, du peuple, du
Bien comme autant de nobles idées qui peuvent écraser la réalité des personnes.
Mais se tourner vers le Dieu Un, c’est se tourner vers l’auteur de la diversité bigarrée des choses. Et plus encore : se tourner vers le Dieu Trinité, c’est se tourner vers celui qui assume en lui une différenciation éternelle. Car si le Fils est une même nature avec le
Père, il est aussi une tout autre personne que le Père, et en cela absolument, infiniment, éternellement différent.
Le Dieu qui nous commande l’unité est d’abord celui qui crée la multiplicité : ses ordres ne s’imposent pas de l’extérieur ; ils donnent et redonnent l’existence, pour que chacun soit plus singulièrement ce qu’il est. Le Dieu qui en dix paroles commande de l’adorer, de respecter le shabbat, d’honorer nos parents, de ne pas tuer ou de ne pas être adultère, est le Dieu qui en dix paroles a créé la flaque d’eau et l’étoile, l’autruche et l’hippopotame, l’ange et la bactérie. Il est celui qui veut la distinction et la poésie de chaque créature.
Quand on a compris cela, on devine que la mission catholique ne saurait être un lourd badigeon monochrome qui aplatit toutes les couleurs : elle est une lumière qui les rassemblent pour en intensifier les contrastes. Le Royaume est d’ailleurs comparé à un filet qu’on jette en mer et qui ramène toutes sortes de choses (Mt 13, 47). C’est un ramassis, et non un club
Select (il n’y a qu’à nous voir pour s’en rendre compte). Il n’est pas un tout dans lequel se noie la partie, mais un abri qui recueille des singuliers.

4° Si, dans la mission catholique, celui qui nous envoie est aussi celui qui crée et sauve celui vers qui nous sommes envoyés, il faut admettre que l’alliance précède l’affrontement. Être envoyé par le Créateur, c’est avoir la création pour alliée de sa mission. Le monde peut être hostile. Mais la vérité, c’est que les pierres sont avec nous:
Je vous le dis : si eux se taisent les pierres crieront
(Lc 19, 40).
Les arbres sont avec nous : Que tous les arbres des forêts jubilent de joie (Ps 95, 12).
Les bêtes sont avec nous: Vous tous, les oiseaux dans le ciel, vous tous fauves et troupeaux, bénissez le Seigneur !
(Dn 3, 80-81).
Et même ceux qui sont contre nous sont avec nous par les profondeurs de leur être – car leur cœur, qu’on le veuille ou non, est fait par et pour Dieu – si bien que le psalmiste peut chanter : De Sion, le Seigneur te présente le sceptre de ta force, domine jusqu’au cœur de l’ennemi (Ps 109, 2).
Paul Claudel affirme que c’est cette dimension d’alliance avec tous les êtres qui distingue le catholique du simple protestant : « Qu’ont voulu ces tristes réformateurs sinon faire la part de Dieu, réduisant la chimie du salut entre Dieu et l’homme à ce mouvement de foi […] à cette transaction personnelle et clandestine dans un étroit cabinet […] Mais l’Église ne se défend pas seulement par ses docteurs, par ses saints, par ses martyrs, par le glorieux Ignace, par l’épée de ses enfants fidèles, / Elle en appelle à l’univers ! Attaquée par les brigands dans un coin, l’Église catholique se défend avec l’univers! » (Paul Claudel, Le Soulier de Satin, Deuxième journée, scène V).

L’alliance avec Dieu est l’alliance avec l’auteur de l’univers, de sorte que l’univers, dans son fond, est l’allié du fidèle. Pas comme dans l’Éden, avant la chute, où tout passait par la douceur de l’arbre de vie. Mais comme dans l’Histoire, après la chute, où tout passe par les rigueurs de la croix. L’alliance est désormais dramatique, l’harmonie est blessée par les dissonances, par les discordances même du péché, mais elle est aussi transfigurée par les accords inespérés du pardon. C’est donc une alliance quand même. Saint Paul ne cesse de le répéter :
Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu (Rm 8, 28).
Il est avant toutes choses, et tout subsiste en lui
(Col 1, 17). L’effort de la propagande, c’est l’effort d’une fraternité à construire. La joie de l’Évangile, c’est la joie d’une fraternité déjà donnée, et qui est donc à découvrir, à vivre, à révéler à ceux qui ne la reconnaissent pas encore.
Même le persécuteur est déjà un allié. Même le bourreau est déjà un frère. C’est cela qui rend leur violence si affreuse et si absurde.
Et c’est aussi cela qui fait que leur persécution n’est jamais un obstacle, mais le lieu même du témoignage, de la manifestation d’un amour qui est plus vaste que le monde et plus fort que la haine.
Au moment du baiser perfide, Jésus dit cette dernière parole à Judas : Mon ami, fais ta besogne (Mt 26, 50).
Pour témoigner de la grâce qui surabonde où le péché abonde, il faut pouvoir encore dire ami au traître, lui rappeler qu’il est réellement un ami par les profondeurs de son âme, et que s’il n’est plus que traître, alors il se coupe de ces profondeurs, il se condamne à l’enfer de n’être plus qu’une surface errante en conflit avec son propre cœur.

5° Cette alliance plus forte que tout affrontement nous oblige à reconnaître une providence au fait d’être né dans ce temps et non pas dans un autre. L’adhésion à un Parti qui veut changer le monde est toujours soit nostalgique soit utopique. Il s’agit de s’exalter dans l’optimisme, avec le progrès du monde de demain, ou de s’étaler dans le pessimisme, avec le regret du monde d’hier.
Mais la vérité c’est que cela va toujours mieux, et toujours plus mal, simultanément. La parabole du bon grain et de l’ivraie nous apprend que tout se développe à la fois vers le meilleur et vers le pire, et que, au nom de l’utopie ou de la nostalgie, vouloir extirper tout le mal ne peut qu’aboutir à arracher le bon grain avec, car ce serait vouloir abolir la liberté.

La foi en Dieu implique la foi en l’aubaine d’être né dans un tel siècle et au milieu d’une telle perdition. Elle commande une espérance mais interdit toute nostalgie et toute utopie. Nous sommes là ; c’est donc que le Créateur nous veut là. Nous sommes en un temps de misère ; c’est donc le temps béni pour la miséricorde. Il faut tenir notre poste et être certain que nous ne pouvions pas mieux tomber. Il faut, non pas s’en remettre au futur ni regretter le passé, mais servir la présence de Dieu en toutes choses, dégager l’Éternel dans le temporel, vivre sur la terre la charité qui est déjà – quoique dans l’obscurité – celle du ciel.
C’est cela qui nous incite à être attentif aux signes des temps. Le Seigneur qui nous parle par les Écritures et la Tradition est aussi le Seigneur de l’histoire. Il nous parle donc aussi par les événements, même si ce n’est pas au même titre. Les événements sont des paroles à déchiffrer. Les Écritures et la Tradition ne sont pas que des paroles à déchiffrer. Ce sont d’abord des paroles qui nous déchiffrent. Elles n’offrent pas tant des lectures que des grilles de lecture. Les temps nous livre des signes, et, à travers son évangile, l’Éternel nous donne d’en saisir la signification.

II. Signes des temps : pour un apostolat de l’apocalypse

Quels sont les signes des temps par lesquels nous devons nous laisser provoquer? Quel est le caractère propre de nos jours, qui les distingue des jours précédents ?

Que ce soit pour le décrier ou pour en faire l’éloge, pour sombrer dans le pessimisme le plus sombre ou planer dans l’optimisme le plus niais, beaucoup de penseurs soulignent que nous entrons dans un changement d’ère, un bouleversement au moins aussi grand que la sortie du paléolithique. Ce bouleversement est aussi lié à une révolution technique, qui n’est pas celle de l’agriculture, mais de l’ingénierie. Et cette ingénierie entraîne une rupture anthropologique radicale. Les scénarios catastrophes se multiplient. La crise, par définition transitoire, devient chronique. Des penseurs non-chrétiens ne craignent pas de parler d’apocalypse. L’indice de cette apocalypse est fourni par tous les combats « à front renversé » dans lesquels se trouve engagée l’Église.

L’Église est d’abord là pour révéler Dieu, et voici que de plus en plus elle a pour simple tâche de préserver l’humain. Elle porte essentiellement le surnaturel, et de plus en plus elle est appelée à défendre la nature. Elle est la présence de l’Éternel, et de plus en plus elle devient la garantie de l’histoire. Elle est le temple de l’Esprit, et de plus en plus elle apparaît comme la gardienne de la chair, du sexe, de la matière même. Cette situation terrible, où plus rien ne semble aller de soi, est proprement formidable, parce qu’alors tout ne peut plus que repartir de Dieu.

C’est ce que nous pouvons plus précisément observer à travers 5 ou 6 signes de nos temps. Je ne prétends pas à l’exhaustivité. J’espère   seulement   brosser une esquisse   suffisante   pour apercevoir la physionomie particulière de la mission aujourd’hui – ou plutôt sa radicalité nouvelle :   un apostolat à hauteur d’apocalypse.

1° Notre époque est celle de la fin des progressismes.

Les grandes utopies politiques du XXe siècle sont mortes. Cela vaut aussi bien pour le communisme que pour le libéralisme. Chute du Mur. Effondrement des marchés. Nous   ne croyons pas plus   à la croissance illimitée qu’aux lendemains qui chantent. À cela s’ajoutent en théorie le darwinisme – qui nous fait penser que l’espèce   humaine n’est   qu’un bricolage   hasardeux tout à fait remplaçable par une autre espèce – et, en pratique, la bombe atomique – qui inaugure la   possibilité   d’une   autodestruction totale. En ce sens, Günther Anders écrit dès 1960 : « Nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai. »1 En 1979, dans son maître-ouvrage Le principe responsabilité, Hans Jonas fait ce constat : naguère « la présence de l’homme dans le monde était une donnée première, ne posant pas question », aujourd’hui, elle pose question, elle a perdu son évidence.2

Dans cette circonstance extrême, la mission ne peut que revenir à l’essentiel – à sa dimension eschatologique, celle de l’espérance. Cela veut dire une primau de l’évangélisation sur toute politisation et une préance de la métaphysique sur la morale. Tout est à reprendre à partir du fondement. Le progressisme, avec ses espoirs de substitution, pouvait donner un élan provisoire à la vie. Mais si l’espèce humaine est vouée au malheur et à la disparition, comment voulez-vous empêcher une femme d’avorter

? Pourquoi même ne pas égorger son voisin si cela peut nous faire oublier un instant l’absurdité de votre condition ? Pourquoi ne pas se jeter à corps perdu dans les drogues et les divertissements ?

 

Nous pouvons répéter que ces actes sont suicidaires. On nous répondra à bon droit que de toute façon la nature n’engendre des

êtres que pour les massacrer ensuite, et que le suicide, après tout, pourrait bien être une façon de vivre conformément à la nature… Thomas d’Aquin est formel sur ce point : « C’est par l’espérance que l’homme est porté à l’observance des préceptes. »3 Là où il n’y a plus d’espérance, il n’y a plus de morale qui tienne. Il s’agit donc, avant toute morale, et même pardelà le bien et le mal dans l’agir, de manifester la bonté de l’être, parce qu’il est créé, et parce qu’il est sauvé. Lorsque les espoirs mondains sont détruits, l’espérance théologale peut rouvrir un avenir, car cette espérance ne s’appuie pas sur la perspective d’un futur radieux, elle s’ancre dans la foi en l’Éternel.

 2° Notre époque, surtout dans les sociétés occidentales, nest plus essentiellement celle de l’idéologie, mais de la technologie. C’est un point capital. Il est très rare aujourd’hui de croiser un athée militant. Il est très fréquent en revanche de rencontrer un fan de bouddhisme.  C’est  que le bouddhisme est avant tout une technique de méditation, et que nous sommes à l’âge de la technique.

Qu’en est-il du relativisme ? Est-ce à proprement parler une doctrine ? Le relativisme est plutôt leffet du dispositif médiatique. Pour les médias, il faut du spectacle et des news. Pour qu’il y ait du spectacle, il faut des positions chocs, qui se contredisent. Et s’il ne s’agit que de news, il faut que la nouvelle ne soit pas Bonne Nouvelle, que sa nouveauté n’ait aucun impact existentiel, mais nous laisse dans une position de spectateur désengagé, indigné mais passif, ou intéressé mais diverti. Il en va de même avec les gender studies :   c’est une idéologie,     dira-t-on,     mais     le constructivisme de cette idéologie n’est   qu’un   dérivé de la technologie contemporaine. C’est parce que les biotechnologies ramènent le corps à une somme de fonctions manipulables, que l’homme peut apparaître comme un sujet neutre qui construit son genre.

Qu’est-ce que cela signifie pour la mission ? Qu’après avoir prêché la fin dernière, il est de la plus haute importance d’être attentif aux moyens. Les moyens ne sont pas neutres. Telle est même la grande sentence de Marshall McLuhan : « Le medium est le message. » D’une part, le medium impose au message son format ; d’autre part, il suppose que tout n’est qu’information. On peut répandre l’Evangile par Tweeter, par morceaux de 160 caractères, mais   c’est le débiter en slogans, pire : c’est faire comme si l’évangile était un message sur quelque chose et non une rencontre avec quelqu’un.

De là l’urgence de rappeler que, pour évangéliser, les moyens temporels pauvres et simples sont supérieurs aux moyens temporels lourds et sophistiqués. Jésus envoie ses disciples non en les équipant, mais en les dépouillant. L’amour du prochain ne peut s’apprendre en vérité qu’en se faisant proche. L’espérance du face-à-face avec Dieu ne se transmet vraiment qu’à travers le face-à-face avec l’autre. La foi dans l’incarnation ne s’accomplit que dans une incarnation. On peut amorcer un « contact » par les réseaux hypermédias, mais il faut ensuite que le contact devienne contact, qu’il entre dans la dimension du toucher, car tous les sacrements supposent cette dimension.

 3° Ce monde technologique et utilitariste suscite une réaction qui n’est pas une réponse : le culte de l’émotion. Le culte de l’émotion réagit contre l’emprise de la manipulation. Mais il en est aussi le complice. Car, dans l’un comme l’autre, dans le pathocentrisme comme dans la technocratie, la mesure de toutes choses nous appartient. Dans le pathocentrisme, c’est par mode d’émotion subjective ; dans la   technocratie,   par mode de manipulation objective.

Il est intéressant de voir comment les jeunes occidentaux peuvent passer facilement d’internet au terrorisme. L’effondrement des utopies politiques et l’empire de la technologie favorisent la montée des fondamentalismes. Ces fondamentalismes sont une version héroïco-religieuse du culte de l’émotion. Mais ce sont aussi des utilitarismes spirituels, qui conçoivent le règne de Dieu sur le modèle de la domination technique, militaire ou médiatique. Face à ce phénomène, la mission doit avoir « le courage de souvrir à lampleur de la raison » (pour reprendre une expression de Benoît XVI). Cette ampleur permet de sortir du double culte du caprice et du calcul, ou de l’affrontement d’un rationalisme instrumental et d’un fidéisme aveugle. Non seulement elle montre que la foi – et plus spécialement la louange – n’est pas le contraire, mais la capacité extrême de la raison ; mais elle rappelle   aussi que le logique ne doit pas se couper du généalogique,   sous peine de laisser   le champ libre à la technologie.   Ainsi la   raison trinitaire unit le logique et le généalogique, ce qui se déduit du concept intellectuel et ce qui surgit de la conception charnelle. Le Logos est aussi le nom du Fils. Ce qui nous rappelle que la raison n’est pas essentiellement calculatrice, mais filiale.

 

4° En lien avec ce qui précède, il faut admettre que le monde est désormais moins marqué par le marialisme que par la démarialisation (qui est une remarialisation numérique). La perte actuelle de sens est peut-être moins une perte du sens de l’esprit, qu’une perte du sens de la matière, de la matière donnée avec une forme propre, et qu’il s’agirait de respecter. Nous sommes passés du paradigme de la culture au paradigme de l’ingénierie. La culture, qui a son modèle dans l’agriculture, accompagne l’épanouissement et la fructification d’une   forme donnée par la nature. L’ingénierie, au contraire, impose ses plans à une nature réduite à un stock de matériaux et d’énergies disponibles. Désormais le donum est réduit à des datas. On exploite une base de données. On ne cherche plus à prolonger une donation généreuse.

Face à cette perte du sens de la matière, il s’agit de revenir à une théologie de la création en acte, et donc à la sagesse de la devise bénédictine : ora et labora. Pour que des jeunes hypnotisées par le virtuel et l’atomisme ouvrent à nouveau leur esprit, il faut les entraîner à travailler de leurs mains, dégrossir une bille de bois, cultiver un potager, découvrir que les nourritures n’apparaissent pas magiquement sur les rayonnages des supermarchés et que l’on ne fait pas pousser l’herbe en tirant dessus. Le Verbe s’est fait chair, et il s’est fait charpentier. Ce n’est pas anecdotique. Et si pour parler de la vie spirituelle il a le plus souvent recours aux images   du champ, de la vigne, du sénevé, ce n’est   pas par hasard. On retrouve le ciel en même temps que l’on retrouve la terre, parce que la terre est l’œuvre du ciel, et son chemin. Aussi la   question écologique est-elle devenue un lieu décisif pour l’évangélisation.   Au-delà son urgence,   l’écologie   suppose la contemplation d’un ordre naturel donné, et donc, ultimement, la remontée vers un Créateur de cet ordre.

 

5° Il ne suffit plus de condamner un « individualisme exacerbé », car nous ne sommes même plus dans l’individualisme, mais dans le dividualisme. Là encore, la famille est attaquée moins par l’idéologie que par la technologie : on ne se retrouve plus autour de la table familiale, chacun mange dans la porte du frigidaire et retourne vite à son écran privatif. Les familles sont éclatées sous leur propre toit, et l’individu qui en résulte est lui-même éclaté, dispersé, divisé aux diverses fenêtres ouvertes de son ordinateur, qui lui interdisent tout recueillement.

Ce n’est pas seulement dans son activité, c’est dans son être même que l’individu est morcelé en une série d’éléments : il n’apparaît   plus   que comme une combinaisons d’atomes,   de gènes, de neurones, que l’on peut convertir en bits et recombiner

à sa guise, pour fabriquer une humanité 2.0. Nous sommes bien au-delà de l’esclavage et du prolétariat : le mineur devient lui- même la mine, l’esclave devient lui-même le gisement. Ce n’est plus seulement en tant que corps travailleur qu’il est exploité à travers le monde, mais en tant que corps travaillé, revendu en pièces détachées ou reconstruit en robot performant, mieux calibré,   plus   compétitif,   cependant que les   magiciens de la technique lui certifient que c’est là son émancipation.

Pour lutter contre ce « dividualisme », il faut sans doute rappeler l’affirmation de Paul VI dans Evangelii nuntiandi : notre époque a plus besoin de moins que de maîtres. Le témoignage est une manifestation de vie, et d’une vie unifiée, historique, indécomposable en série d’informations impersonnelles ou de fonctions générales.   Cependant,   si l’individu   se laisse   si facilement diviser, c’est parce qu’au départ il s’est coupé de son histoire et de sa généalogie, il s’est posé comme un sujet isolé, sans appartenance, sans nom de famille, plus atome qu’autonome,   et donc incapable   de résister aux sirènes   du marché. Le témoignage ne doit donc pas être qu’individuel. Ce doit être le témoignage d’une communauté vivante, hospitalière, rayonnante, un parvis qui déborde sur la rue, afin d’attirer le passant vers la fête pascale, mais qui sait aussi se retirer de la foule, afin de lui offrir le recueillement de l’adoration.

 

6° Enfin, pour le dire en un mot qui résume tous les autres, notre monde est de plus en plus celui de la désincarnation. Nous sommes à l’ère du In vitro veritas, qu’il s’agisse de la vitre des écrans ou du verre des éprouvettes. Le père est remplacé par l’expert (et cela vaut même pour les évêques qui renoncent trop souvent à leur paternité au profit d’une   position de simple supérieur hiérarchique) ; la mère est progressivement remplacée par la matrice électronique. On vous dira que désormais un couple du même sexe peut aussi bien avoir des enfants que le couple d’un homme et une femme. On vous dira même qu’il peut en avoir beaucoup mieux qu’un homme et une femme, car l’homme et la femme se livrent à la procréation à travers l’obscurité hasardeuse de l’étreinte et de la grossesse, alors que le couple du même sexe est plus responsable, plus éthique, puisqu’il demande à des ingénieurs de leur fabriquer un petit sans défaut, au code génétique éprouvé, bien plus adapté au monde qui l’entoure.

Plus que jamais, le Dragon est en arrêt devant la Femme en travail et s’apprête à dévorer son enfant aussitôt né (Ap 12, 4). Ce qui se mijote dans nos laboratoires est une véritable contreannonciation. Il ne s’agit plus d’accueillir le mystère de la vie dans l’obscurité de son sein, mais de la reconstituer en transparence dans un tube à essai. Le vieil homme s’efforce de manufacturer un homme nouveau qui inversera toutes les formules du Credo. Car cet homme nouveau sera né du siècle avant tous les pères, fait et non pas engendré – par l’esprit des ingénieurs, il sera désincarné de toute mère, et sera fait cyborg

La mission la plus spirituelle aujourd’hui est donc de retrouver la chair, de déployer, à la suite de Jean Paul II, une véritable « théologie   du sexe »,  mais  aussi,  plus  spécialement, une théologie de la femme et de la maternité. Car c’est   bien la maternité qui est la plus directement attaquée, parce que le féminin, dans sa capacité propre, qui est de porter l’autre en soi et d’assumer les douleurs de l’enfantement, est la figure même de l’apostolat dans l’Apocalypse (Mt 24, 8 ; Mc 12, 8 ; Rm 8, 22 ; Ap 12, 2)

Au fond, c’est à des choses très simples que nous sommes appelés. Laissezvous attirer par ce qui est simple, dit saint Paul (Rm 12, 16). Je n’ai pas voulu dire autre chose. Cependant, il convient de le préciser après la Somme théologique, la simplicité est le premier des attributs divins. Elle est donc aussi ce qu’il y a de plus difficile. Et telle est la difficulté de nos jours. Il ne s’agit plus seulement pour les apôtres de faire des miracles, mais de rappeler des évidences premières : que le mariage est d’un homme et d’une femme ; que l’enfant naît d’un père et d’une mère ; que les vaches ne sont pas carnivores ; que le donné naturel n’est pas une construction conventionnelle ; ou encore que l’être n’est pas le néant… Rappeler ces évidences est plus difficile que la science, plus difficile que le miracle même. Car l’évidence première n’est pas spectaculaire comme le miracle, et elle ne peut pas se démontrer comme les conclusions d’une science. Si bien qu’on se retrouve à expliquer, avec un certain ridicule, que le feu brûle et que l’eau mouille…

Le Christ nous en a averti dans l’évangile : Celui qui na rien se fera enlever même ce qu’il a (Mt 25, 29). Celui qui rejette la grâce finit par perdre la nature. Celui qui ignore le Créateur finit par oublier la créature. Celui qui  méprise l’invisible ne sait même plus voir ce qu’il voit, parce qu’il se met à chercher ailleurs, parce qu’il ne croit plus que ce qui lui est donné de voir même à ras de terre lui est donné généreusement, pour son élévation. Et voilà qu’à l’heure des plus grands prestiges nous avons à être mystique pour reconnaître ce qui saute aux yeux. Chesterton décrivait à la fin d’un de ses livres ce singulier combat missionnaire : « Les feux seront allumés pour témoigner que deux et deux font quatre. Les épées seront dégainées pour démontrer que les feuilles sont vertes en été. Nous nous retrouverons à défendre non seulement les incroyables vertus et l’incroyable signification de la vie humaine, mais quelque chose d’encore plus incroyable, cet immense, impossible univers qui nous regarde en face. Nous allons combattre pour les visibles prodiges comme s’ils étaient invisibles. Nous regarderons l’herbe et les   cieux impossibles avec un courage étrange. Nous serons ceux qui ont vu et qui pourtant ont cru. »4

C’est   bien ce qui nous est demandé aujourd’hui. Car le christianisme, en dernier lieu, qu’est-ce que c’est ? Considérer les lys des champs (Mt 6, 28), se nourrir du travail de ses mains, chanter un chant ancien et nouveau, avec sa femme comme une vigne généreuse, avec ses fils et ses filles autour de la table (Ps 128, 2-4), être ensemble assidus à l’enseignement de l’amour, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières (Ac 2, 42), autant de choses très simples, mais qui, pour être protégées, réclament le sang des martyrs. Fabrice Hadjadj

1. Günther Anders, La menace nucléaire, Considérations radicales sur l’âge atomique, Le Serpent à Plumes, 2006, p. 289.

2 Hans Jonas, Le principe responsabili, Une éthique pour la civilisation technologique, trad. Jean Greisch, Flammarion, coll. « Champs-essai », 2013, p. 38.

3. Saint Thomas d’Aquin, Somme de Tologie, IIa-IIæ, qu. 22, art. 1c.

4 G.K. Chesterton, Hérétiques, trad. Jenny S. Bradley, Plon, 1930, p. 287.

Source: www.laici.va

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