L’accueil des migrants: la parole aux témoins

SAMSUNG CSC

Charlotte
« Ils pourraient être de ma famille »

Le 6 septembre 2015, le pape lance un appel à chaque paroisse, demandant d’accueillir une famille de réfugiés (voir page 56). Dans notre paroisse, à Bruxelles, beaucoup avaient envie de « faire quelque chose ». La paroisse s’est donc mobilisée, a collecté des fonds et s’est mise ensuite en quête de contacter les autorités pour accueillir des réfugiés. Il a fallu ensuite trouver des personnes pour coordonner leur intégration. L’organisation c’est mon truc, en revanche, l’accueil des réfugiés, je n’y connaissais rien ! Je propose donc mon aide et une première rencontre s’organise avec la famille M. arrivée d’Alep en mai 2015, qui vit depuis dans un centre d’accueil près de Gand. Je les rencontre un soir de novembre. Ils sont venus en train, les parents ont la soixantaine, ils ont deux grands enfants de 28 et 30 ans. Quand je les rencontre, j’ai un choc. Ils pourraient être mes oncles et tantes ou des cousins, mes amis… ma famille. Leur futur propriétaire leur annonce que leur logement ne sera prêt que dans 3 semaines. Je vois leur visage s’éteindre, et je ne réfléchis pas : c’est Noël dans un mois, hors de question de les laisser moisir dans leur camp de réfugiés ! Je leur propose de venir habiter chez nous (je préviens mon mari seulement après qui, heureusement, est d’accord !). Nous allons les chercher le week-end suivant.
Je sollicite de l’aide pour les repas, et pendant 3 semaines, le miracle se produit : tous les jours, midi et soir, des gens de la paroisse, connus ou pas, apportent des petits plats pour eux. C’est génial, la solidarité. Nous dînons en famille avec eux tous les soirs, nos filles de 10 et 12 ans essaient de communiquer aussi. Les mois qui suivent, nous coordonnons leur intégration civile. Et en attendant les cours de français officiels, une équipe de “profs” s’improvise. Au moins, chaque jour quelqu’un passe les voir.
Deux ans plus tard, les enfants parlent français, l’un cherche un travail et l’autre suit une formation. Pour notre famille, ce sont des frères dans le Christ et aussi des amis.
Voilà ce que j’écrivais la semaine passée à tous ceux qui les ont aidés et à qui je donne souvent de leurs nouvelles : « G. a fait des confitures cet été avec les S. et c’était une réussite, tant côté culinaire que sur le plan de l’échange humain. Car c’est bien ça, l’essentiel. Grâce à l’aide de tous ceux et celles qui ont donné du temps, de l’argent, des meubles, et même des vacances à cette famille, ils ont été bien accueillis. Ils nous en sont très reconnaissants. J’arrêterai ma “mission” quand ils ne seront plus aux yeux du monde des “réfugiés”, mais juste des amis, des collègues, des voisins. Car alors seulement ils pourront envisager un avenir. »

Jean-Gabriel
« Ici, je serai accueilli comme une personne »

Je suis primeur de fruits et légumes, et un jour, un migrant est venu frapper à la porte du magasin. Arrivé devant notre vitrine avec sa femme et ses deux enfants en bas âge, et voyant la photo du pape François dans notre magasin, poussé nous dit-il par une voix intérieure, il est rentré. « Ici, je serai reçu comme une personne », nous a-t-il affirmé.
Nous avons fermé notre magasin pour l’accueillir, et j’ai entendu un murmure au-dedans de moi : « C’est moi que tu as reçu dans ton magasin. J’étais nu et tu es venu me vêtir. » Ce passage de saint Matthieu, je le médite souvent. Nous avons parlé longuement en anglais avec lui et il nous raconté son histoire. Il a fui l’Irak et est arrivé en France avec sa famille grâce à un passeur sans scrupule qui leur a pris tout ce qu’ils avaient, en plus d’une somme faramineuse.
Il travaille désormais pour nous dans les champs et a trouvé un logement grâce à un ami prêtre. Ses enfants sont scolarisés et parlent le français aussi bien que moi. Souvent, je vais prier avec lui et je n’ai pas peur de dire que sa foi et son espérance me touchent beaucoup.
Pensant servir le Christ, je l’ai accueilli en ami alors que j’aurais été capable de refuser de le faire. Mais c’est Dieu qui a changé mon cœur de pierre en cœur de chair. Je bénis le Seigneur qui m’a permis de rencontrer ce frère migrant. Lorsque je fais le bien que je peux faire et ne fais pas le mal dont je suis capable, je me rapproche de Jésus.

 

Nicolas
Porter avec eux et pour eux la croix de Jésus

Les pauvres sont nos maîtres… Ce sont nos rois, il leur faut obéir, et ce n’est pas une exagération de les appeler ainsi parce que Notre Seigneur est dans les pauvres. » En écho à cette exhortation de saint Vincent de Paul aux Filles de la Charité, j’ai entendu l’appel du pape François et me suis demandé comment y répondre. Je ne voulais pas décider par moi-même et en même temps j’en aurais été incapable car les demandes sont nombreuses et multiformes. J’ai fait cette prière : Esprit Saint, si tu m’appelles quelque part, montre-le-moi clairement. La réponse ne s’est pas fait attendre. Quelques jours après, je reçus une information émanant d’une association qui demandait des bénévoles pour préparer et servir des petits déjeuners et des repas aux migrants ou autres personnes dans le besoin. Mon cœur a été touché et j’y ai vu la réponse du Seigneur à un cheminement spirituel initié lors de l’année de la miséricorde. Je m’y suis donc rendu et me suis engagé un jour par semaine. Là j’ai vu toute la misère du monde : beaucoup de nationalités représentées et des situations très disparates. Célibataires, femmes seules avec ou sans enfants (3 parfois), couples recomposés, en général chômeurs car en attente de papiers, diplômés ou non, couchant dehors ou dans un asile d’urgence… L’ensemble est parfois explosif, trop de misère rend agressif.
Et nous, que pouvons-nous faire ? Le témoignage ne peut être que silencieux : être disponible, sourire toujours, apaiser les tensions d’un regard de bienveillance, supporter les exigences, être juste dans la distribution de la nourriture… et prier beaucoup. Mais surtout cet humble service nous ouvre le cœur à la compassion de Jésus pour tous ces êtres défigurés, battus, bafoués, violentés dans leurs droits les plus élémentaires par les vicissitudes de la vie ou par des gouvernements iniques. Nous portons avec eux et pour eux la croix de Jésus et quand la lassitude nous saisit, nous demandons au Saint-Esprit la force de continuer et il le fait car c’est dans la faiblesse que Dieu nous donne sa force. Notre communauté est là aussi qui nous soutient par sa prière et « l’espérance ne déçoit pas puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné ».

 

Claudine
« Des amis si proches venus de si loin… »

Française, j’habite en Belgique depuis un an. Arriver dans un nouveau pays, même proche, c’est découvrir une autre culture et cela nécessite de retrouver des points de repère. C’est un peu déstabilisant. Alors cela m’a rendue sensible aux migrants, qui ont dû fuir la guerre ou la persécution et refaire leur vie dans un pays complètement étranger.
L’été dernier dans la prière, j’ai rendu grâce pour cette première année en Belgique et j’ai demandé à Dieu de me montrer comment je pourrais me rendre utile et rencontrer des gens. Il me semblait que je devais élargir mon cercle habituel pour aller vers des personnes vraiment différentes. Il m’est venu une idée tout à fait inattendue : aller à la rencontre de migrantes et les aider à apprendre le français. Je me voyais avec une nouvelle amie musulmane qui m’offrait un thé chez elle ; il y avait beaucoup de joie, c’était tout simple et en même temps complètement nouveau. La solitude de mon propre exil avait ouvert mon cœur et je me suis mise à désirer cette rencontre.
À la rentrée, l’idée ne m’avait pas quittée mais je me demandais où rencontrer ces personnes : où habitaient-elles, dans quel quartier de la ville ?
Un jour, j’entends quelqu’un de la paroisse parler d’une famille de Lybie qui vient de trouver un logement dans le quartier après une année passée en centre fermé. Ils manquent de tout, on cherche des meubles à leur donner. Je tends l’oreille et me renseigne : est-ce que ces gens auraient besoin d’aide pour le français ? « Mais oui, c’est la Providence qui t’envoie ! »
Rendez-vous est pris pour aller les rencontrer : je suis rassurée d’avoir une traductrice qui me présente mais un peu perdue en les entendant parler en arabe. Ils ne connaissent ni l’alphabet ni même les chiffres, or ils en ont besoin dans leur vie quotidienne : comment faire des courses sans se ruiner quand on ne sait pas lire les prix, ou simplement prendre le bus quand on ne lit pas les chiffres ? etc. Nasser a bien du mal à faire les démarches pour trouver du travail et il est un peu découragé devant cette montagne de choses à apprendre. Sa jeune femme, très motivée pour apprendre le français, est très impatiente de commencer. J’y retourne seule dès le lendemain, surmontant une certaine appréhension. Ils me récitent fièrement tous les mots qu’ils savent déjà : « la gare », « le bus », « la pharmacie », « le marché », « le thé », « un jus ». Je commence avec l’alphabet, la jeune femme apprend vite, avec une énergie qui m’émerveille. Pourtant, elle aurait besoin de lunettes et doit faire de gros efforts pour lire. Malgré tout, sa joie est extraordinaire. Elle veut toujours me remercier en m’offrant quelque chose : le thé, bien sûr, et parfois un cadeau en repartant. Elle qui n’a rien donne tout ce qu’elle a en signe de reconnaissance.
Je me réjouis à l’idée que d’ici quelques mois, nous pourrons parler et mieux nous connaître. Mais déjà, je fais l’expérience que la différence n’est pas un obstacle, et même, ce qui me touche le plus, c’est de découvrir ce que nous avons en commun : tout simplement l’humanité ! Nous n’avons ni la même culture, ni la même histoire, ni la même langue, ni la même religion mais nous avons beaucoup plus : nous pouvons nous sourire, échanger des tas de choses par le regard et les gestes. L’amitié est au-delà des mots. Je rends grâce à Dieu de me donner ces nouveaux amis venus de si loin pour m’être si proches.