Les litanies du « Merci »! de la poétesse Marie Noël

(c) Auxerre TV
Marie Noël.

Un vrai bijou à méditer!

 Au temps où je voyais noir, je m’usais, après chaque journée, à fouiller et récurer ma conscience pleine de péchés.
Maintenant, je fais autrement mes comptes du soir. Je ne cherche plus mes taches, mais mes dettes. Je révise en mon cœur tout ce que j’ai reçu d’autrui au cours de la journée, toute cette menue bonté – ou grande – de l’homme qui m’a fait l’aumône en chemin, depuis le prêtre qui m’a dit la messe du matin (et pour la dire, Il m’a fait le sacrifice de sa vie) jusqu’à la bonne femme qui a cueilli dans son jardin, pour ma soupe, une poignée d’oseille.
Mes ‘bienfaiteurs’ de chaque instant, je les rappelle tous à moi dans ma prière d’avant le sommeil.
Mon frère dont je partage, à midi, le repas ; le jeune cousin qui m’apporte parfois du moulin, un sachet de farine ou, du verger, un panier de cerises ; la Sœur de Charité qui me sait trop seule et qui entre ; la vieille voisine aux mains fortes qui ferme mes volets, le soir, à la tombée de la nuit ; et l’autre qui me voit de tout embarrassée et qui me conseille ou m’aide sur le pas de la porte.
Que de gens, aujourd’hui, sont venus de bon cœur au secours de mes pauvretés, de ma maladresse, de mon impuissance !… les gens qui m’ont fait du bien plus nombreux, tellement, que ceux qui m’ont fait du mal. Et encore, ceux-ci, la plupart, m’ont nui sans mauvais vouloir et leur don le plus blessant m’a peut-être été utile comme une goutte de potion amère quand je suis malade.
Pour eux tous, je chante mes Laudes du soir, mes litanies du Merci. Et, mes comptes faits, toutes choses en ordre, je m’endors doucement là-dessus, joignant dans mes mains pleines de peu, la Bonté de Dieu à la Grâce de l’homme.

Je crois bien que cet exercice de reconnaissance si confiant, si affectueux, doit faire plaisir à Dieu autant qu’à moi-même – bien plus que, jadis, mes fouilles de conscience – et si j’étais Mère Abbesse, ou simplement mère de famille, je l’enseignerais à mes enfants.

Notes intimes, Paris, Stock, 1984, p. 262-263.

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