Nouvelle Evangélisation. Paroisses, réveillez-vous !

À l’heure où l’Église universelle se réunit en synode sur la nouvelle évangélisation, rencontre avec l’un de ses acteurs convaincus. Mgr Dominique Rey sort en même temps un livre sur ce sujet qui le passionne (Paroisses, réveillez-vous !, Editions de l’Emmanuel)

Ilestvivant ! Pourquoi l’Église ressent-elle le besoin de provoquer un synode sur la nouvelle évangélisation ?

Dominique Rey L’expression « nouvelle évangélisation » n’est pas si nouvelle. Jean Paul II, qui a invité le concept, l’a utilisé plus de 300 fois. Aujourd’hui, on passe du slogan à une réflexion sur le contenu. Réflexion d’autant plus importante et pertinente que la société vit actuellement un changement assez considérable de paradigmes : nous sommes dans la postmodernité. Il y eut une époque où le christianisme structurait profondément la société et les modes de vie. Dans la période qui suivit, tout en gardant le cadre chrétien, les idéologies séculiaires (Raymond Aron) ont laïcisé les modèles de chrétienté. On restait avec les mêmes concepts sur les plans éthiques et anthropologiques notamment.
La postmodernité, c’est une nouvelle situation de la société, dans les pays occidentaux en particulier : on y perd la notion d’une raison universelle au profit d’un individu hypertrophié, du subjectivisme et d’un repli narcissique. Les grandes démocraties y sont à la solde des droits individuels.
Ce changement structurel est très profond. Dans ce contexte, l’Église est amenée à annoncer le même Évangile mais d’une manière nouvelle. Dans les pays d’ancienne chrétienté le concept de nouvelle évangélisation résonne comme un appel à une conversion pastorale.

IEV Pour certains, l’expression « nouvelle évangélisation » jette un discrédit sur tout ce qui a été fait jusqu’alors, qu’en pensez-vous ?

D.R. Continuellement depuis 2000 ans, l’Église s’est interrogée sur la manière d’adresser la Parole au monde. Paul VI disait : « L’Église converse avec le monde. » Dans cette conversation, les accents, la syntaxe, le langage, le mode de pensée évoluent en fonction des nouvelles problématiques. La mission est toujours nouvelle.
L’expression « nouvelle évangélisation » n’est pas là pour discréditer ce qui s’est fait ou se fait mais pour adapter la manière de témoigner de notre foi dans la société contemporaine. Avec le rapport Dagens, les évêques de France avaient essayé de faire une évaluation de la situation. C’est dans cet esprit et dans la fidélité à Vatican II que l’Église est amenée, à travers ce synode, à s’interroger sur sa pratique pastorale, sur la réhabilitation du mot mission, à se réapproprier le dynamisme de l’annonce du Salut à notre temps.

IEV D’où vient votre passion pour la nouvelle évangélisation ?

D.R. Elle date de ma découverte du renouveau charismatique en Afrique. Cela m’a amené à Paris et je me suis retrouvé à fréquenter, dans les années 1978-1979, un groupe de prière où l’on pratiquait l’évangélisation de rue. Ce contact avec la spontanéité de la prière m’a immergé dans le Quartier latin malgré moi et même au pied de l’immeuble où je travaillais ! Cette expérience originale et originelle a façonné par la suite beaucoup de choses dans ma vie personnelle : ma rencontre avec la communauté de l’Emmanuel, mon appel au sacerdoce. Je crois que je dois ma vocation sacerdotale et épiscopale à cette expérience missionnaire. Avoir attesté de ma foi sur la place publique et d’une manière spontanée a profondément structuré mon itinéraire.

IEV Et aujourd’hui encore, vous évangélisez dans la rue ?

DR Il m’arrive de faire du porte-à-porte dans le cadre des visites pastorales. C’est une expérience irremplaçable pour un évêque. Beaucoup ne savent pas ce qu’est ma fonction et m’appellent monsieur. Cela me permet de ne jamais perdre le contact avec le terrain. Car on peut très vite s’enfermer dans son bureau derrière ses dossiers.
Pouvoir rejoindre les attentes des personnes et leur annoncer l’Évangile est très nourrissant, rafraîchissant et stimulant. De plus, c’est une forme d’exemplarité : si l’évêque le fait, pourquoi les prêtres et les laïcs ne le feraient-ils pas à leur tour ? Comme évêque, on ne peut pas rester dans les tribunes : il faut descendre dans l’arène !

IEV Qu’est-ce qui vous frappe particulièrement sur le terrain aujourd’hui ?

D.R. A la fois une certaine indifférence, une réelle ignorance et, en même temps, une appétence : beaucoup s’interrogent sur le sens de la vie. La question de Dieu rattrape toujours le cœur de l’homme, en tout cas son intelligence : pourquoi j’existe ? qu’est-ce qu’aimer ? est-ce qu’il y a un au-delà ? etc.

IEV Quels sont les destinataires prioritaires du livre qui paraît ces jours-ci aux éditions de l’Emmanuel ?

D.R. Tous les acteurs potentiels de la nouvelle évangélisation : même s’il y a des résistances, on voit aussi se lever un peuple nouveau, des prêtres et des laïcs qui sont prêts à vivre pleinement la nouvelle évangélisation. Ils ne sont pas forcément très nombreux. Je voulais les encourager dans cette voie. Ce livre se veut aussi un plaidoyer en faveur de la nouvelle évangélisation en donnant les raisons pour lesquelles il semble essentiel de retrouver un nouvel élan missionnaire. Il est l’expression d’une conviction à l’adresse de ceux qui opposent des résistances, des réticences et qui ne savent pas vraiment ce que ce concept de nouvelle évangélisation implique. Il s’agit de les amener à une réflexion plus ouverte sur ce thème majeur et même d’y prendre part eux-mêmes. Beaucoup se posent des questions et attendent qu’on les convainque. Ce livre propose enfin des méthodologies pratiques.

IEV Vous avez intitulé cet ouvrage Paroisses, réveillez-vous ! pourquoi ?

D.R. Il y a plusieurs portes d’entrée à la nouvelle évangélisation : la famille, les mouvements d’éducation, le service des pauvres etc. Je centre ma réflexion essentiellement sur la paroisse. Car c’est la réalité qui accueille la personne de sa naissance jusqu’à sa mort. C’est un lieu où l’on rencontre l’Église dans toutes les strates de son engagement : du croyant pratiquant irrégulier au pratiquant très engagé, jusqu’aux personnes accueillies qui se posent beaucoup de questions. C’est l’Église en microcosme, enracinée dans un lieu au coeur du monde. Les gens y sont accueillis comme ils sont. De ce point de vue, la paroisse est un levier et un vecteur qui me semble fondamental. D’autant plus que les paroisses ont été créées dans un souffle missionnaire. Elles sont aujourd’hui invitées à retrouver toute leur vitalité et tout leur dynamisme.

IEV Dans votre livre, vous évoquez certains blocages internes à l’Église…

D.R. Les principales difficultés de la mission viennent des résistances intérieures. La première résistance est notre non-conversion : or, c’est une vie convertie qui en convertit d’autres. Il existe aussi des résistances d’ordre institutionnel : l’immobilisme, le cléricalisme, etc.
Il y a certain nombre d’empêchements qui constituent autant de résistances au changement pastoral pourtant nécessaire. Les principales réticences qu’a vécues le Christ à l’annonce de la Bonne nouvelle venaient du parti des pharisiens, les juifs les plus fervents, qui avaient une autre conception de la messianité que lui.

IEV Quels sont selon vous les obstacles les plus difficiles à surmonter ?

D.R. Les difficultés d’ordre idéologique. On a par exemple à un moment donné absolutisé une pastorale de l’enfouissement selon laquelle il suffirait d’être levain dans la pâte pour que le Royaume soit manifesté. Dans cette logique, toute parole prononcée est vue comme prosélyte. Il faut camper dans le mutisme.
Une autre difficulté aujourd’hui tient à la pyramide des âges des prêtres en France : dans de nombreux diocèses, l’âge moyen des prêtres est élevé. Or, il est plus difficile de se changer lorsqu’on a 30 ou 40 ans de ministère que lorsqu’on est encore un tout jeune prêtre.
De plus, la logique humaine nous pousse plus naturellement à la répétition qu’à la remise en cause et à l’accueil d’initiatives qui nous déstabilisent.
C’est une somme de difficultés d’ordre spirituel, pratique, psychologique sociologique et théologique qui sont autant d’empêchements à un retournement intérieur et à une réévaluation de nos pratiques en vue de rentrer dans un nouveau dynamisme de la foi, qui est pourtant la nature profonde de l’Église. L’Église est là pour évangéliser.

IEV Vous vous êtes souvent rendu au Brésil ces dernières années. Qu’avez-vous appris des pratiques pastorales des communautés que vous avez visitées ?

D.R. Je n’hésite pas en effet à voyager dans différents pays quand mon emploi du temps me le permet car cela me donne une vision plus universelle. Ni la vision d’un évêque ni même celle d’un prêtre ne sont simplement celle de quelqu’un qui a charge d’âmes sur un territoire donné. Il est essentiel de l’accorder à la vision de l’Église universelle et aussi de voir des expériences ailleurs : elles remettent en cause les schémas dans lesquels on a le risque de s’enfermer ; elles permettent aussi de découvrir le charisme propre à chaque nation. Ainsi au Brésil, la jeunesse. Il m’est arrivé de célébrer là-bas la messe devant une assemblée de 150 000 jeunes. C’est très impressionnant. On voit également dans cette nation une spontanéité de la foi, car la religion y est comme à fleur de peau (avec toutes les dérives possibles). Au Brésil, on est dans un contexte de déploiement du christianisme, porteur d’une immense espérance. Si je vais au Brésil, c’est aussi parce que l’Église, à travers telle ou telle réalité nouvelle, a su trouver des moyens adaptés d’annonce de la foi. Je pense par exemple à Cançao Nova : cette communauté dispose d’un site où elle peut accueillir plus de 100 000 personnes. C’est un Paray-le-Monial non-stop toute l’année, avec un lourd dispositif médiatique (1 000 personnes y travaillent à plein-temps) qui permet de rejoindre des millions de téléspectateurs. Je pense aussi à Shalom et à son festival musical chrétien qui attire chaque année 500 000 personnes. Ces réalités entretiennent notre dynamisme missionnaire et nous encouragent.
Il ne s’agit pas de photocopier ces expériences car le contexte occidental est très différent. Mais de telles rencontres stimulent notre créativité missionnaire.

IEV Vous vous apprêtez à partir au synode à Rome. Qu’est-ce que vous en attendez concrètement ?

D.R. C’est un moment particulier de prière avec le Saint-Père qui porte cette question de la nouvelle évangélisation depuis toujours. Il s’agit d’abord d’un acte de prière.
On ne peut pas arriver chacun avec sa petite démonstration, ses motions particulières et faire une somme de toutes les recettes missionnaires existantes. Nous allons avant tout demander au Seigneur qu’il éclaire l’Église sur cette nouvelle étape de sa croissance.
Par ailleurs, ce synode est l’expression d’une communion entre les Églises. Ce que j’en attends surtout, c’est que ce synode permette une vraie réflexion théologique sur la nouvelle évangélisation, en particulier dans la perspective de la transmission de la foi. Cette notion, il faut lui donner un contenu doctrinal.
Si le pape Benoît XVI, avec toute la compétence théologique qui est la sienne et toute son expérience pastorale, est là pour présider ce synode, c’est peut-être aussi parce que Dieu l’a choisi pour être celui qui va donner une intelligence à la nouvelle évangélisation. On a besoin d’une vision théologique, spirituelle et pastorale. Cette synthèse, seul le successeur de Pierre peut la donner. Benoît XVI va se ressaisir de cette expression « nouvelle évangélisation » pour lui donner l’amplitude magistérielle et doctrinale qui convient.

 PROPOS RECUEILLIS PAR LAURENCE DE LOUVENCOURT ET LOUIS-ETIENNE DE LABARTHE

 

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