Témoignage. Quand Dieu écrit droit avec des lignes courbes…

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Janvier 1985. «Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima.» Ce jour là, tel le jeune homme riche, Remi fait l’expérience de l’amour infini de Dieu pour lui. Cette rencontre change sa vie. 31 octobre 2014, près de Vézelay. Dans un moment difficile, Remi refait l’expérience de l’amour de Dieu. A trente ans d’écart, il comprend que la suite du verset lui est aussi adressée : «Va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi.»

Témoignage.

 

Écrire un témoignage n’est pas facile. En effet, une expérience intérieure, par nature intime, ne peut qu’imparfaitement être exprimée par des mots.

Au fil de ces pages, le lecteur pourrait penser que certains aspects relèvent de difficultés managériales, pour ne pas dire d’erreurs, qui auraient pu être évitées grâce au coaching d’un consultant spécialisé. D’autres éléments pourraient lui évoquer un « syndrome d’épuisement professionnel » pour lequel un recours à un psychologue aurait été utile. Des proches ou des collègues pourraient juger ces propos partiels, voire partiaux. Cependant, ce n’est pas l’objet de ce récit.

En effet, ma seule motivation est de vous partager ma relecture spirituelle d’événements de ma vie par lesquels le Seigneur m’a rejoint, m’a parlé, m’a guidé.

Remi

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Évangile de Marc (10, 17-23)

« Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? »
Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul.
Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. »
L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. »
Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. »
Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.
Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! »
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Avril 2013

Sur combien de temps se déroule cette histoire ? Probablement deux années. Je peux fixer un premier jalon tout début mars 2013.

Le 28 février 2013, à la fin d’un beau voyage familial et d’un long vol, nous venons d’atterrir à Roissy lorsque je me sens mal, mal dans mon corps, mal dans ma tête. La nuit qui suit est difficile. J’ai froid, j’ai du mal à respirer, je ne peux pas dormir. La journée du lendemain n’est pas mieux. Je ne comprends pas ce qui se passe. Je me sens épuisé dès que je marche. Je suis hyper-émotif . J’ai du mal à me concentrer. Mon corps se rebelle et mes pensées elles-mêmes m’échappent, jusqu’à me faire peur.

Le samedi 2 mars, une fois rentré dans mon cadre habituel, je fais mon possible pour me raisonner. Tout cela n’est lié qu’à la fatigue et grâce à la force de l’habitude, tout redeviendra bientôt normal.

Le lundi, je retourne au bureau. Le maire pour qui je travaille, par ailleurs médecin, s’étonne au téléphone du ton de ma voix et me recommande vivement de consulter un généraliste. Celui-ci diagnostique une suspicion d’embolie pulmonaire et m’envoie aussitôt faire des investigations complémentaires, passant tour à tout chez un radiologue, un cardiologue et enfin un pneumologue. Me voilà rassuré. Je n’ai rien de grave et le dernier spécialiste me donne un conseil surprenant : « N’oubliez pas que la vie est belle ! ». L’hypothèse qui m’est alors proposée est celle d’un virus opportuniste qui aurait profité de l’état de faiblesse de mon corps suite à une intervention chirurgicale bénigne subie quelques semaines auparavant.

En faisant le point avec mon généraliste, celui-ci évoque doucement une autre hypothèse, psychologique, que je ne suis pas encore prêt à entendre. Il met des mots sur ce que j’ai vécu quelques jours plus tôt : crise d’angoisse approchant la crise de panique. Avec le recul, il n’avait sans doute pas tort.

J’accepte cinq jours d’arrêt maladie, puis, bien que peu vaillant, je retourne travailler. Je me remets semaine après semaine, mettant au pas, à force de volonté, ce corps qui a osé me trahir, ce corps qui me disait probablement ce que mon esprit ne voulait pas reconnaître.

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Septembre 2013
Pendant les mois qui suivent, des nuages s’accumulent progressivement sur mon travail de directeur général des services d’une petite ville. Le plus déroutant est de me sentir en difficulté dans les domaines que j’affectionne, en particulier les questions d’organisation et la conduite du changement. Plus profondément, alors que j’attache une grande importance aux relations vraies avec les personnes ainsi qu’à l’application du principe de subsidiarité, la confiance placée en mes principaux collaborateurs est prise en défaut à diverses reprises. L’intensité avec laquelle je vis ces épisodes me laisse penser qu’ils font écho à de vieilles blessures enfouies.

Autant je fais face dans la journée, autant mes nuits sont agitées. Mes insomnies sont de plus en plus nombreuses et mon sommeil de plus en plus entrecoupé. La fatigue s’installe.

C’est alors que je reçois un premier cadeau. Une nuit, au lieu de me relever une nouvelle fois, je me surprends à prier en enchaînant les « Je vous salue Marie ». Je me sens tendrement aimé, consolé, comme un petit enfant contre sa mère. Je finis par me rendormir. A chaque nouvel éveil, je reprends cette prière, pauvrement. Pourtant, dans ma prière personnelle, il n’y avait jusque là que très peu de place pour les prières « récitées ». Le matin, je réalise que pour la première fois depuis de longs mois, je ne me suis pas levé. Depuis, cette prière habite mes nuits et avec elle, je me reconnais petit, pécheur, mais aussi enfant aimé de Dieu, pris dans la tendresse de Sa mère.

Quelques semaines plus tard, j’en parle à un prêtre. Il me répond simplement :
« Ainsi, toi aussi, tu as accueilli Marie chez toi, à la suite de Jean ».

« Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. » (Jn, 19, 25-27)
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Août 2014

En 2014, même si mes nuits sont plus paisibles, la situation ne s’arrange pas. Au bureau, de nouvelles difficultés s’ajoutent aux précédentes. Les élections municipales déstabilisent les agents communaux qui doivent prendre leurs marques avec une nouvelle équipe d’élus fraîchement sortie des urnes. Inquiétude renforcée par le départ de plusieurs « anciens » fonctionnaires de la mairie.

Mes journées de travail continuent à s’allonger et un sentiment d’épuisement s’installe peu à peu, la fatigue nerveuse s’accumulant sans vraiment trouver d’échappatoire.

Du 1er au 10 août 2014, je participe à l’« Eurojam », rassemblement de 13 000 scouts et guides venus de 18 pays. J’avais hésité à cause de ma fatigue, mais la mission de « conciliateur » qui m’a été confiée a balayé mes résistances : « C’est tout à fait ton charisme, papa » s’était exclamé un de mes fils le jour où j’en ai parlé à la table familiale.

Effectivement, je me sens pleinement à ma place dans ce service. La vue de ces milliers d’adolescents rayonnants s’ouvrant très concrètement à la dimension européenne dans un véritable élan Schumanien, me rend non seulement heureux, mais me décentre de mes préoccupations habituelles. Ce décentrage m’invite à plus d’intériorité et à me remettre davantage à l’écoute du Christ.

Après quelques jours de calme à la maison, nous repartons à Paray le monial pour une session des familles avec la communauté de l’Emmanuel. J’apprécie particulièrement les longs moments d’adoration du Saint Sacrement, sous chapiteau ou dans la prairie. Je m’associe au psalmiste : « Je n’ai de repos qu’en Dieu seul » (Ps 61,2).

Un témoignage me touche particulièrement. Un homme ayant (injustement) perdu son travail, sa famille se trouvait dans une situation financière très difficile. Ils incluent à leur prière familiale un acte d’abandon qui se termine par « Seigneur, c’est à Toi d’y penser ». Ils partent avec leurs jeunes enfants sur le chemin de Saint-Jacques de Grenoble au Puy. Tout au long de ce pèlerinage, la Providence se manifeste très concrètement à de multiples reprises en réponse à leurs prières de demandes.

Depuis, je fais mienne cette prière « Seigneur, c’est à Toi d’y penser ». Cette formulation traduit avec simplicité une disposition profonde du cœur : j’accepte de me déposséder de ce qui me tracasse, de m’en remettre à Dieu. Il ne s’agit pas de se déresponsabiliser, de « botter en touche », mais une fois fait tout ce que l’on a à faire, de s’en remettre au Père : « Que ta volonté soit faite ».

Après quelques recherches, cette prière est attribuée au prêtre italien Don Dolindo Ruotolo, mort en « odeur de sainteté » en 1970. Selon lui, la neuvaine de prière la plus efficace se limitait à ces quelques mots : « Oh ! Jésus, je m’abandonne à Toi, c’est à Toi d’y penser ! »

Au XVIIème siècle, Saint Claude de la Colombière, jésuite et directeur spirituel de Ste Marguerite-Marie Alacoque à Paray le Monial, exprimait la même réalité avec d’autres mots :
« Je suis si persuadé que tu veilles sur chacun de nous et qu’on ne peut jamais manquer de rien quand on a confiance en toi, que j’ai résolu de vivre désormais sans aucun souci et de me décharger sur toi de toutes mes inquiétudes… »

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Septembre 2014
De retour au bureau, je suis de nouveau pris dans un tourbillon. Les mauvaises nouvelles se succèdent les unes aux autres. A chaque fois qu’il me semble avoir atteint le fond, le sol se dérobe encore sous mes pas.

En plus de mes fonctions de directeur général, j’assume aussi l’intérim du directeur des services techniques, en cours de recrutement, je palie à l’absence durable de ma directrice des ressources humaines, malade, et j’anticipe le départ programmé des deux gestionnaires comptables et financiers.
Les dossiers restent traités de manière satisfaisante, mais à quel prix ! L’image qui me vient est celle des dessins animés de Tex Avery, quand le personnage principal s’écartèle pour tenter de boucher les trous de la coque du bateau qui fuit de toutes parts.
Un audit RH externe est demandé par les élus suite à des remontées de délégués du personnel faisant état d’un climat de malaise ou de mal-être dans plusieurs services. Je ressens une certaine défiance, ou plutôt une défiance certaine, de la part de certains collaborateurs et élus.

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2 octobre 2014

Le 2 octobre, je me réveille au milieu de la nuit, frissonnant, transpirant et angoissé. Je suis à bout de force, au bout de mes forces. Peut-être qu’il me fallait en arriver là pour crier vers Dieu :
« Seigneur, sauve-moi ! »
Depuis quelques temps déjà, je lisais de l’inquiétude dans le regard de mes proches.
« Seigneur, sauve-moi ! »
J’apprendrai un peu plus tard que la veille au soir, un ancien parlementaire avait alerté mes élus sur la nécessité de ménager leur directeur général qui leur était si précieux. Ainsi mon flegme ne suffisait plus à masquer mes difficultés.
« Seigneur, sauve-moi ! »

En écho à cette prière de Pierre saisi par le doute alors qu’il marchait sur les eaux (Mt 14,30), d’autres passages des Psaumes viennent dans ma prière :
« Des profondeurs, je crie vers toi » (Ps 129,1)
« Dans leur angoisse, ils ont crié vers le Seigneur, et lui les a tirés de la détresse » (Ps 106,6)
« Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. » (Ps 33, 7)
« Le Seigneur entend ceux qui l’appellent : de toutes leurs angoisses, il les délivre ». (Ps 33,18)

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5 octobre 2014

Le week-end suivant, je participe à une rencontre internationale des Scouts d’Europe près de Lisbonne. Les responsables portugais avaient proposé en option de prolonger notre week-end studieux par une journée de pèlerinage à Fatima en action de grâce pour l’Eurojam. Je n’ai pas d’attirance particulière pour les sites mariaux, mais la loterie des billets d’avion m’a poussé à répondre positivement pour bénéficier de tarifs abordables.

C’est ainsi que je me retrouve à l’endroit où l’ange a appris aux voyants à prier. Dans la douceur de cette fin d’après-midi dominicale, dans le calme de cette magnifique oliveraie, j’entre presque malgré moi en oraison. Je suis envahi par un sentiment de paix. Au fond de mon cœur, le Seigneur est là.
« Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom.
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure.
Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.
Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours. »
(Ps 22)
J’aurais aimé prolonger ce temps de grâce pendant des heures.

Cette paix intérieure persistante me permet de prendre conscience avec lucidité des conditions de travail mortifères qui sont les miennes. Je reconnais aussi humblement que je n’arriverai pas ou plus à revenir à une situation acceptable sur ce poste, en particulier à cause de divergences profondes avec plusieurs de mes principaux interlocuteurs.

Une porte de sortie existe, à condition de me décider rapidement. Je suis en effet fonctionnaire territorial, agent d’une grande collectivité, en « position de détachement fonctionnel » pour 3 ans sur le poste de directeur général d’une commune plus petite, jusqu’au 15 janvier 2015. En clair, je dois me positionner avant le 15 octobre, soit pour revenir dans ma collectivité d’origine, soit pour demander la prolongation pour une nouvelle période de mon détachement. Il devient évident pour moi que c’est la première option qui est la bonne.

Une fois ce discernement achevé, dans la prière et la paix intérieure, deux confirmations me sont données dès le lendemain, que je reçois comme deux nouveaux cadeaux.

Alors que nous visitons le site du sanctuaire de Fatima, je suis témoin d’une discussion entre deux de mes amies. L’une explique à l’autre un moyen de prévenir le risque de « burn-out ». En résumé, il s’agit d’examiner trois aspects dans le travail d’un responsable : le rôle managérial, l’expertise et les convictions personnelles. D’une part, il est difficile de cumuler durablement dans un même poste à part quasi égale des missions d’expert et des missions d’encadrement. D’autre part, lorsque des directives à appliquer sont en opposition avec les convictions personnelles, cela devient vite épuisant nerveusement. Je réalise immédiatement que ces deux situations s’appliquent parfaitement à mon cas.

Dans l’après-midi, j’attends mon avion en compagnie de deux autres amis. L’un d’eux présente succinctement les différents types de personnalité proposés par la méthode de l’ennéagramme. Je me reconnais facilement dans l’un des types proposés. Lorsqu’elle est en stress, la personne de ce tempérament a tendance à vouloir se sacrifier pour sauver le monde, de manière illusoire. Tiens donc, revoilà mon personnage de Tex Avery !

Dans mon esprit, organisé pour minimiser les risques et optimiser les chances de succès, j’avais planifié de demander ma réintégration à condition d’avoir préalablement trouvé par moi-même un poste qui réponde à mes aspirations et qui me garantisse un niveau de revenu équivalent. Une fois de plus, alors que tout semblait bien emmanché, des imprévus de dernières minutes surviennent quelques jours après mon retour en France, remettant en cause les plans que j’avais patiemment échafaudés.

J’officialise cependant ma demande de réintégration, renonçant à toute assurance sur le poste qui me sera proposé, comme sur l’ampleur de la baisse de rémunération qui en découlera.
« Jésus, je m’abandonne à Toi, c’est à Toi d’y penser ! »
Dans la foulée, j’envoie un courriel à des amis les invitant à prier pour moi. Par cette démarche, j’accepte un peu plus de lâcher prise et de m’en remettre aux autres, à l’Autre.
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31 octobre 2014

A la fin du mois, je participe au pèlerinage annuel des routiers scouts d’Europe à Vézelay. Le 31 octobre, en début d’après-midi, je suis très remué par le témoignage de Jean-Marc Potdevin .
Lorsqu’il parle de la place excessive de son travail, je m’interroge. Lorsqu’il se demande, dans des conditions extrêmes, s’il va réussir sa mort alors que tout le monde le félicitait d’avoir réussi sa vie, je suis interpellé.
Lorsqu’il évoque le chemin de Saint-Jacques, en particulier entre Grenoble et le Puy (tiens donc, lui aussi !), et des manifestations de la Providence, je suis saisi.
Plus encore, je sens un appel profond et urgent, j’ai la conviction claire qu’il me faut davantage m’en remettre à la Providence, lâcher prise pour Lui laisser plus de place… et que je ne serai pas déçu.

Après un bref échange pour remercier le témoin, mes pas me conduisent à la chapelle. Comme à Fatima, le Seigneur me parle au cœur. Je suis comme le jeune homme riche dans l’Evangile de Marc…

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Janvier 1985
Avant de poursuivre, un retour en arrière de trente ans me parait nécessaire.

De septembre 1983 à juin 1984, j’étais en première année au séminaire de Paray-le-Monial. Il s’agissait d’une année principalement dédiée à la formation spirituelle qui préfigurait ce qui deviendra par la suite l’« année propédeutique » proposée par de nombreux diocèses. Cette formation m’a comblé en me nourrissant et en me proposant les clés pour une meilleure compréhension de la foi et de l’Église. J’avais alors l’impression, ou plutôt l’illusion, qu’avec ce socle de formation et de bons manuels, je pouvais avoir réponse à toutes les questions spirituelles qui me seraient posées par mes amis et les personnes rencontrées dans mes activités pastorales.

Par contraste, l’année suivante, au séminaire d’Issy-les-Moulineaux fut difficile. Je tombais peu à peu dans une sorte de dépression. Les conseils spirituels ne m’étaient d’aucune aide, d’autant que je connaissais déjà les réponses théoriques.

Je me rappelle très bien du jour très froid, à la fin du mois de janvier 1985, où je me suis arrêté sur le début du verset 21 du chapitre 10 de l’évangile de Marc : « Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. »

Ce jour là, j’ai fait l’expérience de l’amour infini de Dieu pour moi. Cette rencontre a tout changé. Je suis en chemin à la suite du Christ qui s’est manifesté, qui m’a montré combien il m’aime au-delà de toutes mes faiblesses, de tous mes péchés.

C’est à partir de cette nouvelle naissance, me reconnaissant fils aimé de Dieu que j’ai pu me relever, la vie prenant une toute autre saveur.

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31 octobre 2014

Dans cette chapelle près de Vézelay. Je me sens tout autant aimé de Dieu. Heureux et comblé à en pleurer. Mais cette fois-ci, avec trente ans d’écart, je comprends que la suite du verset m’est aussi adressée : « [Pour avoir la vie éternelle en héritage,] va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. »

Les richesses dont je dois me séparer, ce sont les sécurités que je recherche pour l’avenir, ou plus précisément mes peurs : peur de manquer financièrement pour moi et les miens, peur de ne pas être reconnu socialement, de ne pas être aimé. Et plus je m’accroche pour bâtir ces sécurités, plus je laisse ces peurs dicter ma conduite, moins je m’ouvre à la grâce.

Cette page de l’Évangile de Luc exprime la même réalité, bien mieux que mes pauvres mots :

« Puis, [Jésus] s’adressant à tous : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. »
Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : “Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.”Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.” Mais Dieu lui dit : “Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?” Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »
Puis il dit à ses disciples : « C’est pourquoi, je vous dis : À propos de votre vie, ne vous souciez pas de ce que vous mangerez, ni, à propos de votre corps, de quoi vous allez le vêtir. En effet, la vie vaut plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Observez les corbeaux : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’ont ni réserves ni greniers, et Dieu les nourrit. Vous valez tellement plus que les oiseaux !
D’ailleurs qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Si donc vous n’êtes pas capables de la moindre chose, pourquoi vous faire du souci pour le reste ?
Observez les lis : comment poussent-ils ? Ils ne filent pas, ils ne tissent pas. Or je vous le dis : Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux. Si Dieu revêt ainsi l’herbe qui aujourd’hui est dans le champ et demain sera jetée dans le feu, il fera tellement plus pour vous, hommes de peu de foi ! Ne cherchez donc pas ce que vous allez manger et boire ; ne soyez pas anxieux. Tout cela, les nations du monde le recherchent, mais votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez plutôt son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît. Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » (Luc 12, 15-35)

En sortant de la chapelle, je suis convaincu que ce sont bien ces peurs qui m’entravent et m’empêchent de m’en remettre totalement à la Providence. Quand j’arrive vers lui, le prêtre qui nous accompagne est justement disponible pour recevoir ma confession et me donner l’absolution au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Le lendemain soir, Mgr André Léonard, évêque de Malines-Bruxelles, préside la veillée d’adoration du Saint Sacrement dans la basilique de Vézelay. En ce jour de Toussaint, il témoigne de son expérience de prêtre. Pour devenir saint, le détachement des biens matériels est nécessaire. C’est pourquoi, certains hommes se convertissent juste avant leur mort, quand ils se libèrent de leurs richesses en réalisant la futilité des biens qu’ils ont amassés.

Ceci me renvoie une nouvelle fois à l’évangile de Marc :
« Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! » (Mc, 10, 23)
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Novembre 2014

En quittant Vézelay, je n’imaginais pas combien le Seigneur me comblerait.

Le 5 novembre, la consultante RH présente son étude aux principaux élus. Elle explique qu’au vu de la situation à mon arrivée trois ans plus tôt, des attentes et injonctions paradoxales du personnel, elle est surprise que je sois encore en poste. Par ailleurs, ses préconisations reprennent à 90% mes propres propositions formalisées 18 mois plus tôt. Je me sens réhabilité, restauré dans ma confiance en moi.

Le lendemain matin, un vendredi, je reçois un candidat comptable dont le CV ne m’avait que moyennement convaincu. Durant la discussion, je réalise qu’il a non seulement les compétences et les qualités requises, mais aussi une maîtrise particulière sur les deux principaux dossiers que je ne pourrai pas clore avant mon départ. Lorsque je le questionne sur ses prétentions salariales, que j’imagine bien au dessus de nos capacités, il me donne le montant que j’avais provisionné pour ce poste. De plus, il est disponible deux semaines plus tard. Alors que depuis des mois tous mes efforts semblaient vains, son embauche m’apparaît… providentielle !

En sortant de cet entretien avec le maire, nous faisons le constat qu’au vu du fort potentiel de ce nouveau collaborateur sur les questions financières et budgétaire, et pour prendre en compte les prolongations successives de l’arrêt maladie de la DRH, il serait nécessaire de modifier le profil recherché pour mon successeur.

Arrivé dans mon bureau, j’ouvre la pochette contenant le courrier du jour de la mairie. Je tombe immédiatement sur une candidature au poste de directeur général, bien meilleure que toutes celles reçues jusque là… et correspondant parfaitement au profil modifié dont je viens de discuter avec le maire !

J’appelle ce candidat sur son portable. Ses réponses à mes questions me confirment l’excellente impression que j’avais eue à la lecture de son CV. Il peut venir nous rencontrer dès le lundi suivant sur le créneau qui vient de se libérer suite à un désistement. Sans y croire, je lui demande si, au cas où il serait recruté, il pouvait être disponible dès début janvier, exigence peu réaliste exprimée par mes élus la veille pour permettre une bonne passation des dossiers avant mon départ. A ma surprise, il me répond par l’affirmative grâce à un concours de circonstances très étonnant.

En raccrochant, je suis saisi par tous les événements de la matinée. Tout s’est enchaîné de manière si fluide, si favorable, si improbable, au-delà de toutes mes espérances que cela vient bousculer mon esprit cartésien. Après des semaines de galère et d’efforts infructueux, tout se met en place pour que ma succession se passe au mieux, répondant ainsi à l’engagement pris au moment de l’annonce de mon départ, sans avoir aucune idée de la façon dont je pourrai le tenir. Une prière d’action de grâce monte de mon cœur. Je suis envahi par un sentiment de gratitude. Je suis d’ailleurs heureux d’être seul à ce moment-là dans mon bureau, ce qui est rare, car je n’aurais pas pu cacher mon émotion.

En rentrant à la maison, je partage tous ces événements avec mon épouse, encore chamboulé par leur enchaînement si peu rationnel. Je conclue par une pirouette en affirmant que maintenant que la situation s’éclaircit dans mon poste actuel, il ne Lui reste plus qu’à penser à mon futur poste ! Sylvie me répond que si c’est le cas, je serais bon pour témoigner…

Le 18 novembre, je trouve un courriel d’un directeur de ma collectivité d’origine en réponse au message envoyé mi-octobre, ainsi qu’à d’autres, pour l’informer de mon retour prochain indiquant simplement que je ne savais pas encore quel serait mon poste. Il me propose de travailler avec lui pour prendre la tête d’un nouveau service. Il m’explique qu’il a déjà vérifié auprès de diverses personnes que j’avais les compétences et le savoir-être requis, obtenu l’aval de la direction générale et la confirmation de la DRH que je pouvais prendre ces fonctions sans que le poste ne fasse l’objet d’un appel à candidatures. Nous convenons de déjeuner ensemble le surlendemain. A l’issue du repas nous confirmons mutuellement notre accord pour travailler ensemble.

Le jour-même, je suis en copie du courriel de confirmation qu’il envoie au DRH. Pour être précis, il transfère et complète un premier message où il demandait la création de ce nouveau service et me positionnait comme chef de service pressenti. La date d’envoi de ce message initial me saute aux yeux :
« Envoyé : vendredi 31 octobre 2014 15:11 »
Ce jour là, à cette heure là, j’écoutais le témoignage de Jean-Marc Potdevin et je ressentais l’appel pressant à m’en remettre davantage à la Providence !

Au moment où j’écris ces lignes, il ne me reste donc plus qu’une seule incertitude, celle des conditions salariales de ma réintégration. Mais étonnamment, cela ne m’inquiète pas. Je sais que c’est de l’ordre de la grâce. Par mes propres forces, je suis bien incapable de faire mienne cette phrase déjà citée de Saint Claude de la Colombière : « J’ai résolu de vivre désormais sans aucun souci et de me décharger sur toi de toutes mes inquiétudes ».

Dernier clin d’œil : ce texte a été mis en musique dans un chant des éditions de l’Emmanuel. J’ai été saisi par la beauté de ce chant et de ces paroles… lors de l’Eurojam en août 2014.

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