« Une Église pauvre et pour les pauvres »

 

Cette phrase prononcée par le pape François trois jours après son élection a fait le tour de la planète. Elle indique clairement sa vision de l’Église. N’est-elle pas aussi pour chacun de nous une claire invitation à la conversion ? Laurent Landete, modérateur de la communauté de l’Emmanuel introduit ici notre dossier de mars où la rédaction a tenté de décrypter ce que signifiait cette parole et cette vision de l’Eglise développée par le pape François.

Ilestvivant “Comme j’aimerais une Église pauvre
et pour les pauvres” Qu’avez-vous ressenti en entendant ces paroles du Pape ?
Laurent Landete J’ai été bouleversé. D’abord si on a pu entendre cette phrase, c’est parce que quelques jours auparavant Benoît XVI, avait posé un acte d’une humilité incroyable. Et, si l’on relit son discours prononcé en Allemagne en 2011, on voit qu’il préparait prophétiquement la mission du pape François (cf. Ilestvivant! N°302, pp. 58-61). Cette parole du nouveau pape n’est donc pas une parole isolée. Certes, il a un charisme particulier avec les pauvres, mais François s’inscrit dans un chemin déjà ouvert. Cette parole m’a également évoqué le geste de Jean Paul II vis-à-vis de son agresseur : ce pardon, cette visite à ce « frère » en prison, était déjà le signe d’une Église servante et pauvre.
Cette phrase m’a enfin renvoyé à ce texte de Vatican II (Gaudium et Spes) : « Les joies, les tristesses, les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout, sont les joies, les tristesses, les angoisses des chrétiens. » En d’autres termes, les chrétiens reçoivent un appel à rejoindre le cri des pauvres de leur époque.

IEV Quelle est-elle, cette Église pauvre ?
LL L’Église pauvre, c’est d’abord chacun de nous ! « Comme je voudrais une Église pauvre et pour les pauvres » : cela signifie qu’il faudrait d’abord que moi, je sois pauvre pour les pauvres. La simplicité, l’humilité, la douceur et le zèle, insistait saint Vincent de Paul sont « les belles petites pierres avec lesquelles on peut vaincre l’infernal Goliath ». C’est vrai aussi pour toute l’Église qui vit un temps de simplification.

IEV Mais que signifie concrètement pour nous cette phrase de François ?
LL Cette phrase nous bouscule ! Nous sommes invités à poser personnellement une option préférentielle en vue de notre propre pauvreté. Cela signifie se confronter à sa propre faiblesse, sa propre croix. Croix sur laquelle Jésus vient déposer son propre corps. « Le christianisme sans la croix, sans dépouillement est comme une pâtisserie, une belle tarte », nous dit encore François ! Mais attention, il peut encore y avoir un sentiment d’orgueil, une coquetterie à dire : « Je suis un pauvre type. »
Un autre piège serait d’avoir “son” pauvre. Jacques Brel chantait « la dame patronnesse, qui pour ne pas se laisser voler ses pauvres, tricotait tout en couleur caca d’oie, pour le dimanche à la grand-messe, reconnaître ses pauvres à soi… » Cette condescendance est détestable. Elle éloigne de l’Église.

IEV Comment parvenir à débusquer cet orgueil en soi ?
LL En désirant profondément la conversion de notre cœur. En acceptant d’être dépossédé de notre pouvoir, de notre désir de domination : « Il disperse les superbes, Il renverse les puissants de leur trône ! » (Lc 1, 51-52). Seuls les cœurs parlent aux cœurs disait Newman. Pour être un cœur qui voit la souffrance et qui agit en conséquence, il faut avoir souffert et découvert que le Christ souffre à nos côtés. Notre chemin, c’est la parole de Dieu : « Tout ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt, 25, 40). C’est Jésus qui nous permet de nous convertir et c’est lui qui, en nous conduisant vers le pauvre, nous ramène encore vers lui. Nous sommes ainsi en quelque sorte saisis de tous les côtés par la charité.

IEV Pourquoi cette invitation de Jésus à aller non seulement vers le pauvre mais vers le plus petit ?
LL Il y a un équilibre à trouver selon l’état de vie et le devoir d’état de chacun. La clé pour discerner, c’est de ne pas s’envoyer soi-même en mission et de ne jamais agir seul. Mère Teresa insistait beaucoup sur le fait que, avant de partir en mission dans un bidonville à l’autre bout du monde, il fallait commencer par regarder les pauvres autour de nous. Mais on peut facilement se rassurer à bon compte.
Aller vers le plus pauvre, vers celui qui souffre de façon extrême, nous permet de nous décentrer de nous-mêmes. La souffrance est alors telle que toute condescendance est instantanément pulvérisée. La violence de la situation rend tout faux-semblant impossible. La personne handicapée, le malade mental, le SDF ne nous ménagent pas et nous font quitter tout respect humain.

IEV Comment comprendre ses propos du Pape (La Joie de l’Évangile) : « Les pauvres ont beaucoup à nous enseigner. Il est nécessaire que tous, nous nous laissions évangéliser par eux » ?
LL Qui suis-je pour parler, de la pauvreté ?…
En quoi le pauvre nous enseigne-t-il ? En nous sortant de notre confort, de nos habitudes. La souffrance rapproche du Christ souffrant. Par la croix qu’il vit dans sa propre chair, le pauvre nous enseigne ce qui manque encore en nous de la connaissance des souffrances du Christ. La grâce du pauvre, c’est de nous mettre immédiatement face à notre propre limite. C’est ainsi qu’il nous évangélise. Car on ne peut pas se convertir tant que l’on se berce d’illusions sur soi-même.
Pour moi, la plus belle exhortation apostolique du pape François, c’est sa façon d’être avec les petits, les pauvres, les souffrants. Il les prend, il les touche, il les embrasse. Oui il les touche !
Lorsque Jean Paul II est venu à Lourdes en 1982, il a repéré parmi les pèlerins un prêtre grabataire sur son brancard. Il a traversé la foule avec détermination et il est venu le bénir. « J’ai compris qu’il y avait un Évangile supérieur, celui de la souffrance », écrira quelques années plus tard ce même Jean Paul II (1994).
C’est la même chose chez le pape François. Il est le témoin d’un Évangile supérieur : l’Évangile de la pauvreté. Sa façon d’être avec les pauvres est un Évangile ouvert pour les non-croyants : lorsqu’ils le découvrent, ils se précipitent dans les bras de l’Église. ¨
Propos recueillis par
Laurence de Louvencourt

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