Comprendre et pratiquer le discernement

Depuis des siècles, les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola proposent une méthode pour se rapprocher de Dieu avec discernement. Explications du père Benoît de Maintenant, jésuite et responsable du service jésuite des vocations.

Difficile de parler discernement sans évoquer les Exercices spirituels de saint Ignace qui proposent une méthode pour s’approcher de Dieu. Le mot « méthode » n’est pas anodin : il évoque l’idée d’un déplacement, d’une marche, d’une progression concrète de l’être humain vers Dieu. Or, dans la tradition chrétienne, la voie, c’est le Christ lui-même. Entrer dans ce parcours, c’est le suivre pas à pas, avec ses forces, ses fragilités, ses questionnements, pour avancer au cœur de notre existence quotidienne.

Le projet paraît simple, presque évident ; pourtant, au moment de commencer, surgit souvent une question familière : « Mais comment faire ? » Une interrogation très humaine, d’ailleurs posée par Marie elle-même lors de l’Annonciation : comment répondre à un appel qui me dépasse et m’attire en même temps ?

Avant d’aborder les aspects pratiques du discernement, il est nécessaire d’examiner quelques fondements qui seront illustrés de situations concrètes. Nous verrons à la fin des questions fréquentes, pour rendre le discernement clair et accessible.

1. Les fondements du discernement

La base de la vie chrétienne
Cela peut sembler évident, mais il est vital de le redire : Dieu est présent dans ma vie. Présent indépendamment de mes états d’âme, de ma ferveur ou de ma maturité. Parce que Dieu est amour, parce qu’il est Vie et don, il laisse une empreinte dans toute existence humaine : partout où il y a un peu d’amour, un mouvement de vie, de la générosité, Dieu est là.
Dieu a créé ce monde, rien ne lui est étranger. Comme chrétien, je crois que Dieu m’aime, c’est-à-dire qu’il donne ce qu’il est : Amour et Vie. Cette vérité, souvent entendue, demande pourtant toute une vie pour être vraiment intégrée : je suis un être voulu et aimé, je suis libre d’être quelqu’un de bien.
Prendre au sérieux cette vérité, c’est reconnaître que le monde et ma vie ont un sens. C’est accepter que je peux avoir confiance en moi, parce que Dieu a voulu ma vie et me propose une mission. La confiance en Dieu devient alors une confiance en la vie, et même une confiance en soi, fondée sur la certitude d’être porté.
Comme les Exercices sont un chemin de sainteté, le point de départ – un Dieu d’amour devant lequel je me tiens – est nécessaire et important. C’est seulement sur cette base que tout discernement peut commencer.

L’expérience du mal
Pourtant, l’observation de nos vies et de l’histoire montre l’ombre au tableau du mal. Les difficultés, les hésitations, les incohérences sont bien réelles. Comme saint Paul, nous pourrions dire : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Rm 7, 19) Cet aveu lucide montre avec pragmatisme qu’une force de destruction est bien là. Notons qu’un « mauvais Esprit » cherche à faire tomber la noblesse de la nature humaine.
Chaque être humain vit cette tension douloureuse : d’un côté, le désir d’un idéal de vie dominé par l’amour ; de l’autre, la réalité contrastée dans laquelle nous avançons. Nos blessures, nos peurs, nos habitudes négatives, comme cet Esprit mauvais et destructeur, viennent freiner la dynamique de la grâce.
Il est tentant de se décourager pourtant, c’est précisément là que commence le combat spirituel : j’ai entendu un appel à vivre d’une manière belle, libre et féconde ; et malgré les obstacles, je choisis de garder ce cap. Le discernement ne supprime pas le mal, il permet de l’affronter sans perdre l’espérance.

Sentir les alternances
Saint Ignace a fait l’expérience de turbulences violentes. Après une jeunesse ambitieuse pour une carrière diplomatique grandiose, tout s’effondre lorsqu’un boulet de canon lui brise la jambe à Pampelune en 1521. Immobilisé, il découvre en lui une alternance surprenante : d’un côté des rêves de gloire ; de l’autre, l’attrait d’une vie pauvre donnée à Dieu.
On pourrait dire qu’Ignace hésitait entre une carrière brillante dans les affaires publiques et un engagement radical dans une start-up écologique (mais une entreprise qui doit vraiment changer les choses !). Ignace lâche tout et suit son rêve de start-up, mais il tâtonne, se trompe, recommence. Il lui faudra quinze ans pour comprendre la forme exacte de sa vocation. Quinze ans de lente maturation intérieure pour fonder les jésuites. Ses hésitations et son chemin sont sa meilleure inspiration pour sa méthode.
Tout discernement sera fluctuant, un jour on pense ceci, le lendemain le contraire. Le flou et la clarté alternent. Un bon discernement se fait entre 2 choses bonnes, ce n’est donc jamais facile de savoir ce que je préfère, ce qui est mieux pour moi et les autres avec moi !

« Sentir et goûter les choses intérieurement »
L’un des trésors de la convalescence d’Ignace est qu’elle le place dans un état de grande sensibilité : sans rien à faire, il se découvre « à fleur de peau ». Or le discernement est justement une affaire de sensibilité à la présence de Dieu et, simultanément, de percevoir là où il est moins.
« Sentir et goûter » devient alors la priorité de l’apprentissage :
– observer ce que je fais concrètement, même les détails ;
– écouter l’impact intérieur de mes actions ;
– reconnaître la voix de Dieu dans ce mouvement ;
– choisir en cohérence avec la sainteté à laquelle je suis appelé.
Ce travail doit aider le marin à comprendre quand il avance et que la vie se développe ; quand il avance et que la vie ne se développe pas. Sentir et goûter sa vie intérieure, c’est sentir quand Dieu souffle dans les voiles ou pas. Le discernement nous apprend à écouter la direction du vent intérieur, ce souffle qui n’est autre que l’Esprit.

2. Comment reconnaître le désir de Dieu sur ma vie ?
Depuis le début, une idée revient : avancer ! Mais un mouvement est juste s’il va dans le bon sens. Et le bon sens se détermine grâce au cap fixé. Ce cap, ultimement, c’est Dieu, l’amour, la vie, le don comme horizon de sainteté. Mais comment traduire cela concrètement ?
Dieu laisse dans nos vies des traces très simples : la joie profonde, la paix durable, la tranquillité intérieure. Nous ne savons pas toujours ce qui les provoque, mais elles signalent le passage souvent discret du Seigneur, que l’on ne reconnaît qu’après coup.
Des anecdotes apparemment insignifiantes peuvent révéler beaucoup. Une victoire inattendue dans une compétition, une balade en forêt où j’ai aidé les autres à retrouver leur route : derrière la joie ressentie, quelque chose se dit de moi. Non pas que je sois fait pour l’équitation ou pour être garde forestier, mais plutôt que j’aime la coopération, la relation au vivant, ou le fait d’aider les autres à trouver leur chemin.
Le cap ressemble alors à ces « causes de cœur » dans les discours Miss France : « Moi je suis pour la paix dans le monde. » Un discours avec lequel tout le monde est d’accord (dit-on !) et si grand pour être atteignable ! Mais ce cap est nécessaire pour orienter une vie en cohérence. Sans un tel horizon, tout se disperse.
La relecture de vie est idéale pour apprendre à formuler ce cap. Elle permet de reprendre les grandes étapes de son histoire, repérer ce qui a été source de joie, ou au contraire ce qui a manqué, ce qui a blessé. Avec la relecture, émergent quelques verbes essentiels et propres à chacun comme : « élever », « servir », « prendre soin », « recevoir ». Ces verbes, qui peuvent changer avec le temps, se préciser, disent la mission intérieure que Dieu dépose en chacun.

Vivre l’insatisfaction
Une fois ce cap davantage précisé, nous constatons inévitablement nos écarts : ces moments où nous ne sommes pas alignés, où nous « passons à côté » de notre vie. Ces expériences parfois douloureuses sont pourtant de vraies grâces : elles révèlent précisément ce vers quoi nous sommes appelés (car nous souffrons de ne pas y aller…).
Reconnaître que j’ai manqué de délicatesse envers un proche est le premier pas pour grandir. Sentir que je n’ai pas été à la hauteur est une invitation à m’élever. Le sacrement de réconciliation est ce lieu de croissance magnifique, cet espace d’accueil où l’on apprend à relire sa vie devant Dieu.
L’insatisfaction est le reflet du désir encore inassouvi, et non un signe d’échec. L’insatisfaction confirme que mon cœur cherche Dieu, même quand je m’en éloigne.

La météo intérieure
Pour discerner, il est essentiel de connaître sa « météo intérieure ». La météo n’est pas un jugement sur moi : c’est une donnée, un climat intérieur qui m’aide à orienter mes choix une fois connue. Lorsque je traverse une période paisible, où Dieu semble proche, sentir son appel est plus simple (on parle ici de « consolation », une phase de croissance et de confiance). À l’inverse, si je suis troublé, éloigné, agité, toute décision devient hasardeuse (on parle ici de « désolation », une phase terne de manque de désir, de stagnation soit le contraire de la consolation).
La relecture de sa vie permet de reconnaître son état spirituel du moment, et de savoir quand décider ou s’il est prudent d’attendre.

Sortir de soi
Dans la Bible, Dieu parle toujours à travers des récits. Pour nous aussi, écouter les Évangiles est un moyen incomparable de laisser Dieu réveiller nos désirs profonds. Les Exercices de saint Ignace sont d’ailleurs une manière de se plonger dans ces textes jusqu’à sentir ce qu’ils remuent en nous. Une retraite, même courte, devient alors un véritable entraînement à l’écoute spirituelle, comme on s’entraîne à la course ou à la musique. Avec le Christ, on pourra se réjouir des disciples qui arrivent, mais aussi traverser la semaine infernale de la passion, et sortir de ces épreuves avec lui.
Oser affronter le silence, accueillir sa propre intériorité, c’est rencontrer Dieu qui nous y attend. L’accompagnement spirituel joue ici un rôle précieux : une présence discrète mais expérimentée, capable d’aider à lire sa météo intérieure et à avancer sans crainte, à l’écoute de Dieu (et attentif aux mauvais Esprit).

Comment savoir si on est appelé à telle mission ?
On ne reconnaît pas un appel par une réponse immédiate, mais en relisant son histoire à la lumière de la joie profonde, aidé de l’Évangile. Interpréter ces joies (et leur contraire) permet de repérer une dynamique et non une simple activité qui serait à faire. Cela donne un « cap », quelques verbes de fond qui me disent ce que Dieu travaille en moi ou à travers.
Répondre à l’appel de Dieu, c’est la créativité de ma vie : un chemin patient, humble, qui accepte d’avancer pas à pas et de se laisser accompagner. La vie intérieure confirmera que ce choix est bon, et surtout, la réception par les autres. Le couple se forme, un évêque ou une congrégation accepte un jeune, un chef donne le budget pour le projet…
Peu à peu, nous devenons capables de répondre à l’appel concret de Dieu : vivre pleinement dans ce monde et y annoncer l’Évangile.

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