« J’ai une mission. » Newman le croit fermement. À partir de l’expérience spirituelle qu’il fit à l’adolescence, il n’aura de cesse d’envisager sa vie ainsi, coopérant de toutes ses forces à l’œuvre de Dieu. Extraits.
Par le père Jean-Benoît de Beauchêne
Newman est vivement conscient de l’unicité absolue de l’âme humaine : chaque personne est unique dans toute l’histoire de l’univers. C’est dans la rencontre de Dieu, « seul avec le Seul », que chacun prend conscience de sa dignité infinie. L’histoire de chacun, à travers ombres et lumière, dévoile alors peu à peu la grâce dont il est porteur, et qui sera pleinement manifestée quand il recevra son nom nouveau au ciel (Ap 2,17).
Méditation sur « Dieu mon Créateur »
I. Dieu a créé toutes choses pour le bien ; toutes choses pour leur plus grand bien ; toutes choses pour leur bien propre. Le bien de l’une n’est pas le bien de l’autre ; ce qui rend un homme heureux en rendrait un autre malheureux. Dieu m’a destiné, à moins que je ne mette obstacle à son plan, à atteindre mon plus grand bonheur. Il me regarde individuellement, il m’appelle par mon nom, il sait ce que je peux faire, ce que je peux le mieux être, ce qui est mon plus grand bonheur, et il a prévu de me le donner.
Dieu sait ce qui est mon plus grand bonheur, mais moi je ne le sais pas. Il n’y a pas de règle pour déterminer ce qui rend heureux ; ce qui correspond à l’un ne correspond pas à l’autre. Et les chemins pour arriver à la perfection sont très variés ; les médecines qui sont nécessaires à nos âmes sont très différentes les unes des autres. Ainsi Dieu nous conduit par des voies étranges ; nous savons qu’il veut notre bonheur, mais nous ne savons pas en quoi notre bonheur consiste, ni le chemin pour y arriver. Nous sommes aveugles : laissés à nous-mêmes, nous nous tromperions de chemin ; nous devons lui abandonner la conduite de notre vie.
Mettons-nous nous-mêmes entre ses mains, et ne soyons pas troublés qu’il nous conduise par une voie étrange, une mirabilis via, comme dit l’Église. Soyons sûrs qu’il nous conduira bien, et qu’il nous amènera non pas à ce que nous pensons être le mieux, ni à ce qui pourrait être mieux pour un autre, mais à ce qui est le mieux pour nous.
II. Dieu était entièrement comblé et béni en lui-même ; mais ce fut Sa volonté de créer un monde à Sa gloire. Il est tout-puissant, et aurait pu faire toutes choses lui-même, mais Il a voulu réaliser ses desseins au moyen des êtres qu’Il a créés. Nous sommes tous créés pour Sa gloire ; nous sommes créés pour faire Sa volonté. Je suis créé pour faire quelque chose ou pour être quelque chose pour lequel personne d’autre n’a été créé ; j’ai une place dans les conseils de Dieu, dans le monde de Dieu, que n’a personne d’autre. Que je sois riche ou pauvre, méprisé ou estimé par les hommes, Dieu me connaît et m’appelle par mon nom.
Dieu m’a créé pour lui rendre un service bien défini ; Il m’a confié un travail qui n’a été confié à personne d’autre. J’ai une mission : même si je ne la connais pas en ce monde, elle me sera révélée dans l’autre. D’une certaine manière je suis nécessaire à ses desseins, aussi nécessaire à la place que j’occupe qu’un Archange à la sienne. Certes, si je viens à faire défaut, Il peut susciter quelqu’un d’autre, comme Il pourrait transformer les pierres en fils d’Abraham. Cependant j’ai une part dans cette grande œuvre ; je suis le maillon d’une chaîne, un lien de connexion entre des personnes.
Il ne m’a pas créé pour rien. Je ferai le bien, je ferai son œuvre ; je serai un ange de paix, un prédicateur de la vérité là où je suis, même si je ne le recherche pas, si seulement je garde Ses commandements et que je le sers dans ma vocation.
C’est pourquoi je veux lui faire confiance. Quoi que je sois, où que je sois, je ne serai jamais rejeté. Si je suis malade, ma maladie peut le servir ; si je suis dans la perplexité, ma perplexité peut le servir ; si je suis dans la tristesse, ma tristesse peut le servir. Ma maladie, ma perplexité ou ma tristesse peuvent être des moyens nécessaires en vue d’une grande fin qui nous dépasse. Il ne fait rien en vain ; il peut prolonger ma vie, il peut la raccourcir ; il sait ce qu’il fait. Il peut me prendre mes amis, il peut me laisser au milieu d’étrangers, il peut me faire ressentir la désolation, laisser mon esprit sombrer, me cacher mon avenir — il sait ce qu’il fait.
Ô Adonai, ô Législateur d’Israël, toi qui guides Joseph ton troupeau, ô Emmanuel, ô Sapientia, je me donne à toi. Je te fais entièrement confiance. Tu es plus sage que moi, plus amoureux de moi-même que moi-même. Daigne accomplir tes propos en moi quels qu’ils soient, travaille en moi et à travers moi. Je suis né pour te servir, pour être à toi, pour être ton instrument. Je ne demande pas à voir, je ne demande pas à connaître — je demande simplement à servir. (Méditation sur « Dieu mon Créateur », traduit de Hope in God, Creator, in Prayers, Verses and Devotions, Ignatius Press 1989, p. 337ss)
Dieu ne se laisse voir que de dos
En regardant en arrière, Newman contemple avec gratitude tous les bienfaits dont Dieu l’a comblé au long de sa vie, malgré toutes les souffrances : sa grâce tire décidément profit de tout : pour ceux qui l’aiment, « tout concourt à leur bien » (Rm 8,28), les bienfaits comme les épreuves !
La Providence de Dieu a été merveilleuse envers moi à travers toute mon existence. Ce matin, j’ai été frappé, comme d’une antithèse, par une chose dont les détails avaient souvent occupé ma pensée, sans que j’aie observé les contrastes qu’ils présentent. C’est ceci, que mes épreuves me sont venues de ceux que j’avais aidés, et mes succès de ceux à qui j’étais opposé. […]
La pensée aussi m’est venue que j’ai eu dans ma vie trois maladies graves, et comment se sont-elles terminées ! La première, aiguë, terrible, quand j’étais un garçon de 15 ans, et elle fit de moi un chrétien – avec des expériences avant et après, redoutables [awful], et connues de Dieu seul. La seconde, non douloureuse, mais épuisante et écrasante, fut celle de 1827, alors que j’étais l’un des Examinateurs choisis parmi les Professeurs, et elle me décrocha d’un libéralisme naissant et détermina la direction de ma vie religieuse. La troisième fut celle de 1833, quand j’étais en Sicile, avant le commencement du Mouvement d’Oxford.
Je pense que chacun a beaucoup à dire au sujet de la Providence de Dieu envers lui. Sans aucun doute, chacun est l’objet de Sa part de tant de vigilance et de soin, qu’au dernier jour il devra, qu’il soit sauvé ou non, reconnaître que rien de plus n’aurait pu être fait que ce qui, en effet, l’a été – et chacun verra sa propre histoire comme spéciale et unique. (Journal catholique, Écrits autobiographiques, DdB p. 421ss.)
Et il nous invite à faire de même :
Considérons donc la providence de Dieu envers nous d’une façon plus spirituelle que nous ne l’avons fait jusqu’ici. Essayons d’acquérir une vue plus juste de ce que nous sommes, là où nous sommes, dans son royaume. Rappelons-nous avec reconnaissance les nombreuses grâces qu’il nous a accordées dans le passé, les nombreux péchés dont il n’a plus voulu se souvenir, les nombreux dangers qu’il nous a évités, les nombreuses prières qu’il a exaucées, les nombreuses fautes qu’il a corrigées, les nombreux avertissements, les nombreuses leçons, toute la lumière et l’abondant réconfort qu’il nous a donnés à maintes reprises.
Considérons les temps et les saisons, les époques de difficultés, les moments de joie, d’épreuves et de rafraîchissement. Comme il nous a chéris en tant qu’enfants ! Comme il nous a guidés à cette époque dangereuse lorsque notre esprit commençait à penser par lui-même, et notre cœur à s’ouvrir au monde ! Comment, avec ses douces réprimandes, il a su freiner nos passions, refréner nos ambitions, calmer nos craintes, raviver notre lourdeur, adoucir notre désespoir, et fortifier nos infirmités ! Comme il nous a tendrement guidés vers la porte étroite ! Comme il nous a attirés le long de son chemin éternel, qui nous paraissait pourtant bien sévère et solitaire, et si mal éclairé ! Il a été tout pour nous.
« Il a pris soin de nous, et il nous bénira. » Il ne nous a pas créés pour le néant ; il nous a amenés jusqu’ici, afin de nous faire avancer encore plus loin, et de nous conduire jusqu’au terme. Il ne nous laissera ni ne nous abandonnera jamais ; de sorte que nous pouvons dire avec assurance : « Le Seigneur est mon aide ; je ne craindrai pas. »
(PS 5,6,16 : Sermons Paroissiaux t.5, Cerf 2000, Sermon 6, p. 80s.)
Le Christ est d’autant plus proche qu’il est caché
Newman, depuis son enfance, est persuadé que ce monde visible est moins réel que l’autre. Qu’est-ce qui est le plus réel ? N’est-ce pas Dieu, lui le Créateur de tout ce qui est ?
Le Fils de Dieu s’est approché de nous, en lui le Père s’est rendu visible. Pourtant, lui-même a été largement incompris, même de ses proches. Ce n’est qu’une fois qu’il disparaît à leurs regards qu’il est pleinement reconnu.
Cette expérience, nous la faisons dans la liturgie de l’Église : c’est là que nous touchons Dieu, dans la simplicité des gestes et la grandeur des réalités cachées au regard.
Un épais voile noir sépare ce monde de l’autre. Dans l’Évangile, ce voile n’est pas enlevé ; il subsiste, mais de temps à autre nous recevons de merveilleuses révélations de ce qui est de l’autre côté.
Par moments, il nous semble apercevoir une Silhouette que plus tard nous verrons face à face. Nous nous approchons et, malgré les ténèbres, nous sentons nos mains, notre tête, notre visage, nos lèvres, comme effleurés par quelque chose qui est plus que terrestre. Nous ne savons pas où nous sommes, mais nous nous sommes baignés dans l’eau et une voix nous dit que c’est du sang. Nous portons sur le front un signe qui nous parle du Calvaire. Nous nous rappelons le contact d’une main posée sur notre tête, et elle porte assurément des marques de clous et ressemblait à la main de celui qui, en les touchant, avait rendu la vue aux aveugles et la vie aux morts. Ou nous avons bu et mangé, et ce n’était pas simplement un rêve que quelqu’un nous nourrissait à son flanc ouvert et renouvelait notre nature en nous donnant des mets célestes.
Ainsi, de maintes façons, celui qui est notre juge nous prépare à être jugé, celui qui nous glorifiera nous prépare à être glorifié, pour que nous ne soyons pas surpris lorsque retentira la voix de l’archange et pour que, quand nous serons appelés à rencontrer l’Époux, nous soyons prêts (PS 5,1,16 : Sermons Paroissiaux t.5, Cerf 2000, Sermon 1, p. 22).
L’Église, toujours agonisante et toujours victorieuse
« Stat crux dum volvitur orbis », dit la devise des Chartreux : Le monde passe, mais la croix demeure. Newman applique cela à l’Église, qui a les promesses de la vie éternelle.
L’Église a ce privilège spécial, que ne possède aucune autre société religieuse, de savoir qu’ayant été fondée lors de la première venue du Christ, elle ne disparaîtra pas avant son retour.
Cependant, au cours de chaque génération, il semble qu’elle succombe et que ses ennemis triomphent.
Tel est le caractère particulier du combat de l’Église et du monde : le monde semble toujours l’emporter sur l’Église, tandis qu’en réalité, c’est l’Église qui l’emporte sur le monde. Les royaumes se fondent et s’écroulent ; les nations s’étendent et se resserrent ; les dynasties commencent et finissent ; les princes naissent et meurent ; les sociétés, les ligues, les institutions, les philosophies, les sectes et les hérésies se font et se défont. Ils ont leur temps, mais l’Église est éternelle.
Et cependant, en leur temps, ils paraissent avoir une grande importance… (Sermons on Subjects of the Day, 6,2)
Qui es-tu, Esprit Saint ?
Chacune des Personnes Divines s’efface devant l’autre : le Père reste invisible, mais envoie le Fils ; le Fils révèle le Père, mais lui-même cache sa propre gloire ; et il se retire en promettant un autre Défenseur, l’Esprit Saint. Ce dernier, agissant dans le secret, loin de prendre la place du Christ, assure sa place au Christ dans les cœurs et dans l’Église. Quelle page magnifique !
L’Esprit est venu spécialement pour glorifier le Christ ; il s’offre comme foyer de lumière au sein de l’Église et
dans le cœur de chaque chrétien, reflétant le Sauveur du monde dans toutes ses
perfections, toutes ses fonctions, toutes ses œuvres. Il est venu afin de révéler ce qui était encore caché alors que le Christ était sur la terre ; et il proclame sur les toits ce qui était livré en secret, dévoilant le Christ dans les gloires de sa transfiguration, lui qui n’avait aucun éclat extérieur, lui qui n’était qu’un homme de douleur et familier de la souffrance.
Tout d’abord, il a inspiré aux saints évangélistes de raconter la vie du Christ, en leur indiquant lesquelles
de ses paroles et actions ils devaient choisir et lesquelles ils devaient omettre.
Ensuite, il en a fait, pour ainsi dire, un commentaire, en en déployant le sens dans les épîtres des apôtres. La naissance, la vie, la mort et la résurrection du Christ, tel a été le texte dont il a fourni les enluminures. Il a transformé l’histoire en doctrine, nous disant clairement, soit par saint Jean, soit par saint Paul, que la conception et la naissance du Christ ont été l’Incarnation véritable du Verbe éternel de Dieu ; que sa vie, ce fut « Dieu manifesté dans la chair », et que sa mort et sa résurrection, ce furent la rédemption du péché et la justification de tous les croyants. (…)
Il a continué son commentaire sacré en formant l’Église, supervisant et dirigeant ses instruments humains,
faisant porter des fruits aux paroles et aux actions du Sauveur. (…)
Enfin, il achève son travail de grâce en communiquant cette somme de vérité, ainsi diversifiée et déployée, au cœur de chaque chrétien en qui il habite (Sermons Paroissiaux, t.2, Cerf 1993, Sermon 19, p. 197).












