« Je connaîtrai mes paroissiens, et mes paroissiens me
connaîtront », écrit John Henry Newman à sa mère peu après son ordination. Telle est la clé de sa prédication, qui toucha des milliers de personnes tout au long de sa vie.
Par le père Jean-Louis Guérin-Boutaud (Notre-Dame de Vie)
Le 13 juin 1824, John Henry Newman est ordonné diacre à Christ Church, Oxford. À son journal intime, il confie : « C’est fini. Je suis à toi, ô Seigneur. »
Le lendemain, il prolonge : « Je porterai la charge des âmes jusqu’au jour de ma mort. » Quand il prêche à Over Worton son premier sermon, le 23 juin, Newman a alors 23 ans. Dans la paroisse St Clement’s où il est nommé, dans les faubourgs d’Oxford, il s’attache très vite à rencontrer chacun des paroissiens. Le 28 juillet,
il l’explique dans une lettre à sa mère : « Je connaîtrai mes paroissiens, et mes paroissiens me connaîtront. » Plus tard, il présentera cet idéal du bon pasteur
qui connaît ses brebis et que ses brebis connaissent comme la clef de la
prédication. L’année suivante, Newman est ordonné prêtre de l’Église anglicane.
Il consacre beaucoup d’attention à son activité de prédicateur. Rien qu’au long de ses 19 années de ministère dans l’Église anglicane, on estime qu’il montera
en chaire environ 1 270 fois. Depuis St Clement’s, puis la paroisse universitaire St Mary’s the Virgin, et enfin Littlemore, où il a fait construire une église et où il donnera son très émouvant dernier
sermon anglican La séparation des amis, une même préoccupation l’habite : enrichir la foi et la vie morale des chrétiens dont il a la charge et les faire progresser vers la « beauté de la sainteté ». Pour cela,
Newman prend le temps d’écrire tous ses sermons avant de les lire ou de les prêcher. Il en rédige même certains simplement en vue de leur publication.
Une fois entré dans la pleine communion de l’Église catholique romaine en 1845, Newman est ordonné prêtre à Rome
en 1847. Tandis qu’il fonde le premier Oratoire anglais à Birmingham, il s’efforce d’adapter sa manière de faire aux pratiques catholiques : au lieu d’écrire intégralement ses sermons, il se contente de quelques notes, il parle d’abondance. Souvent, après coup, il retranscrit ce qu’il a dit. Si pour certains sujets, il va aussi préciser alors son vocabulaire pour le faire correspondre aux habitudes de l’Église catholique, il ne renie pas son passé. Au contraire, en dehors de ses premiers sermons qui, selon lui, montrent « à quel point il était un évangélique », il publiera de nouveau
à la fin des années 1860 ses huit volumes anglicans de Simples sermons de paroisse.
Se déterminer devant Dieu
Au long de sa vie de prédicateur, les auditoires de Newman ont été variés.
À Oxford puis Birmingham, il s’adresse surtout à des paroissiens qu’il fait entrer dans les mystères de la foi. Aux étudiants et professeurs d’Oxford ou de Dublin, il prêche des sermons plus thématiques, où il aborde des difficultés d’articulation entre la connaissance naturelle
et la révélation chrétienne, la question de l’assentiment à la vérité, qu’il reprendra systématiquement dans sa Grammaire de l’assentiment, celle du développement de la doctrine chrétienne, qu’il prolongera dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne. On affirme volontiers avec justesse, que la pensée développée par Newman dans ses différentes œuvres est contenue en germe dans ses sermons1. On le comprend aisément puisqu’il affirme que « la vérité n’est pas tant pour qu’on la dise, mais pour qu’on la mette en pratique ». Ses œuvres plus théoriques ou systématiques apparaissent alors comme les prolongements de préoccupations pastorales déjà exprimées en chaire. D’autres prédications interviendront dans des circonstances diverses, des obsèques, des événements de l’Oratoire ou de la vie de l’Église en Angleterre. En chaque occasion, sa langue est ciselée pour permettre à l’auditeur d’entrer dans le sujet qu’il lui présente, de s’en faire une idée précise et d’en voir les implications morales. En effet, dit-il, « quel profit tirons-nous des mots, aussi justes et abondants soient-ils, s’ils s’arrêtent à eux-mêmes au lieu d’illuminer l’image du Fils incarné dans nos cœurs ? »
Le catholique d’aujourd’hui est habitué à l’homélie au cours de la messe. Il faut alors imaginer Newman montant en chaire au cours d’un office du dimanche après-midi. Là, d’une voix douce et peu audible, presque monocorde, avec des pauses prolongées, il commente en un sujet cohérent un seul verset de l’Écriture. Sa prédication dure entre quarante-cinq minutes et une heure. Après avoir posé son sujet, il en montre les difficultés, les paradoxes, les apparentes impossibilités. À propos de l’attente des chrétiens de la venue du Christ, il affirme ainsi : « Il est vrai que, maintes fois, au cours des siècles, les chrétiens se sont trompés en croyant discerner la venue du Christ ; mais mieux vaut mille fois croire qu’il vient alors qu’il n’est pas là, qu’une seule fois croire qu’il ne vient pas alors qu’il est là. Telle est la différence entre l’Écriture et le monde : en jugeant selon l’Écriture, on l’attendrait toujours ; en jugeant selon le monde, on ne l’attendrait jamais. Or, il doit venir un jour, tôt ou tard. » Avec une pénétration psychologique qui surprend ses auditeurs, Newman s’efforce de débusquer les obstacles intérieurs des uns,
les appréhensions des autres, d’affermir les velléitaires, de soutenir les apeurés, de consoler les éprouvés. Sa pénétration psychologique est telle que beaucoup ont l’impression qu’il parle d’eux.
Révélant le sérieux de la foi, il entraîne chacun à se déterminer devant Dieu.
Une étonnante actualité
Le style de ses sermons est simple.
Il prend volontairement la tournure d’une conversation familière. Doctrinalement, le contenu est cependant toujours très charpenté, s’efforçant de faire pénétrer l’Évangile au plus profond des cœurs et des intelligences.
Tout l’art oratoire de Newman se concentre dans la force de la parole de Dieu elle-même dont il s’attache
à prolonger l’effet quasi sacramentel.
Il veut conduire jusqu’au contact de la chose évoquée ; la parole de Newman rend présente la réalité qu’il décrit,
à la manière d’un sacrement.
À un correspondant qui lui vante les prédications des pasteurs évangéliques, très enflammées, Newman répond qu’il craint « que ce ne soit qu’un feu de chaume ». Enflammer les sentiments ne suffit pas ; il faut que le cœur soit pris, que par la foi, l’intelligence pénètre le mystère et que, par suite, la conscience s’engage. Pour Newman, la persuasion n’est d’ailleurs pas tant l’affaire du prédicateur que celle des sacrements où le Christ agit.
Le prédicateur se présente alors comme un simple Baptiste qui prépare la voie du Maître, et s’efface devant lui.
L’Écriture parle d’elle-même ; il la fait résonner dans des portraits contrastés, dans des rapprochements multiples de l’Ancien et du Nouveau Testament :
« Le Christ était venu accomplir un acte de miséricorde, et cela restait un secret dans son cœur. Tout l’amour qu’il éprouvait pour Lazare était un secret pour les autres. Il avait conscience de l’aimer ; mais personne d’autre que lui ne pouvait savoir à quel point cette affection était sincère. Pierre, lorsque son amour pour le Christ fut mis en doute, trouva un réconfort en s’adressant à lui : “Seigneur, tu sais tout : tu sais que je t’aime.” Mais le Christ n’avait aucun ami terrestre qui puisse être son confident en cette matière ; et, alors que ses pensées se tournaient vers Lazare et que son cœur se languissait de lui, n’était-il pas dans la situation de Joseph qui, non par chagrin, mais par la plénitude même de son âme et par sa désolation dans un pays païen, lorsque ses frères s’étaient tenus devant lui, “cherchait où pleurer”, comme si ses propres larmes étaient ses meilleures compagnes et qu’elles recelaient une sympathie capable d’apaiser cette douleur que nul ne pouvait partager ? N’était-il pas dans la situation d’un parent penché sur un nourrisson, pleurant sur lui, à la seule pensée de son impuissance et de son insensibilité à l’amour qui se déversait sur lui ? Mais le parent pleure en raison du sentiment de sa faiblesse à le défendre […]. La contemplation
du Christ était différente ; pourtant accompagnée de sa propre émotion
spéciale. Je veux dire le sentiment qu’il avait le pouvoir de ressusciter Lazare. Joseph pleurait, comme s’il détenait un secret, non seulement sur le passé, mais aussi sur l’avenir – sur le bien à venir tout autant que sur le mal commis – sur ce bien qu’il avait en son pouvoir de conférer. Et notre Seigneur et Sauveur savait que, même si tout semblait si sombre et sans espoir, en dépit des larmes et des lamentations de ses amis, en dépit du cadavre mort depuis quatre jours, de la tombe et de la pierre qui la recouvrait,
il avait un pouvoir qui pouvait vaincre la mort, et il était sur le point d’en faire usage. »
En définitive, les sermons de Newman n’ont pas pris une ride aujourd’hui parce que le prédicateur n’y fait que poursuivre le tissage de la Parole de Dieu : il intègre méthodiquement l’expérience concrète de ses auditeurs dans la trame même de l’Écriture. Leur vie, tous les méandres de leur psychologie se trouvent éclairés par le témoignage de l’histoire sainte. Le visible se trouve réintégré dans l’invisible de la foi.
Par sa prédication, tant d’ailleurs par sa parole que par les pauses de silence qu’il y incruste, Newman conduit son auditeur à voir dans sa propre vie l’objet invisible de sa foi. Tandis que le prédicateur contemple le Christ qui ne cesse de venir à lui, son art oratoire vise à former en son auditeur une vision personnelle du même Christ. Ses mots, inspirés de l’Écriture et de la Tradition de l’Église, en sont comme des signes directeurs qui guident le regard intérieur
de l’auditeur2. Dans sa prédication,
le lecteur assidu du quatrième Évangile qu’est Newman entreprend en quelque sorte d’écrire les livres annoncés par le dernier verset de saint Jean :
« Il y a bien d’autres choses encore qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait. » ¨
1. On ne saurait trop recommander la lecture de ses huit volumes de Sermons paroissiaux (traduction française par les Éditions du Cerf entre 1993 et 2007).
2. Pour approfondir la manière newmanienne de former une vision intérieure chez son auditeur, voir notre recherche : La vision eschatologique dans les Sermons paroissiaux de Newman, Cerf, 2020.












